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Serge Denis
La Tribune
Serge Denis
« Les plateformes électorales sont encore peu définies, mais on se doute que les libéraux mousseront la façon dont ils ont géré la pandémie », estime le politologue et chargé de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke Emmanuel Choquette.
« Les plateformes électorales sont encore peu définies, mais on se doute que les libéraux mousseront la façon dont ils ont géré la pandémie », estime le politologue et chargé de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke Emmanuel Choquette.

Prêts pour un appel aux urnes ?

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Tout minoritaire qu’il soit, le gouvernement libéral de Justin Trudeau pourrait diriger le pays jusqu’en octobre 2023 sans s’inquiéter d’être renversé par un vote défavorable à la Chambre des Communes, compte tenu de l’engagement du chef néo-démocrate Jagmeet Singh à ne pas le défier. Pourtant, la plupart des observateurs croient que le premier ministre tentera d’obtenir un mandat majoritaire des Canadiens dès cette année. Politologue et chargé de cours à l’École de politique appliqué de l’Université de Sherbrooke, Emmanuel Choquette estime également que l’appel aux urnes sera lancé avant l’échéance prévue. « La prochaine campagne électorale sera importante en raison de l’éclipse médiatique due à la COVID-19, commente-t-il. Quand la campagne s’amorcera, on pourra remettre sur le tapis des enjeux qu’on a négligés depuis plus d’un an et enfin voir les nouveaux acteurs, entendre ce qu’ils ont à proposer. »
Emmanuel Choquette, chargé de cours et spécialiste en communication politique, en politique canadienne et québécoise, en citoyenneté et diversité et en discours et messages politiques.

Q     Vous attendez-vous à des élections dans les prochaines semaines, cet automne ou plus tard?

R La seule chose dont on peut être à peu près certain, c’est que le gouvernement Trudeau ne se rendra pas à l’échéance des quatre ans [octobre 2023]. Mais dans un contexte de gouvernement minoritaire, c’est extrêmement difficile de dire quand ça arrivera. On avait l’impression que ça y était l’automne dernier, avec une motion de confiance que le gouvernement libéral avait lui-même mise de l’avant. Mais il a été maintenu grâce au vote du NPD. On a cru que la porte s’était ouverte ce printemps, mais M. Trudeau l’a refermée en laissant quand même une petite ouverture sur le début ou la fin de l’été. En ce moment, c’est le flou. 

Q     Que fera valoir Justin Trudeau quand il se présentera devant les électeurs?

R Les plateformes électorales sont encore peu définies, mais on se doute que les libéraux mousseront la façon dont ils ont géré la pandémie. On entend régulièrement M. Trudeau souligner l’aide apportée aux Canadiens en insistant sur les huit millions de personnes qui ont bénéficié de la PCU ou d’autres formes de soutien pour passer à travers la crise. Je pense qu’on misera beaucoup sur le bilan de la dernière année où le gouvernement a réussi à manœuvrer dans un contexte très difficile et qui est parvenu à maintenir l’économie en assez bonne santé dans les circonstances. Bien sûr, il va insister pour dire qu’il ne faut pas changer de cheval en pleine course, juste au moment où la relance s’en vient. 

Q     On a vu l’ancien gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney au congrès du PLC au début du mois. S’agit-il d’une carte majeure?

R On peut considérer M. Carney comme une prise de très haut niveau. Il bénéficie d’une aura favorable même en dehors des cercles libéraux. Il fait partie des gens difficiles à prendre en défaut dans les questions économiques. Mais pour des raisons liées à la pandémie, sa présence au congrès libéral est pratiquement passée inaperçue et il demeure assez peu connu au Québec malgré sa feuille de route impressionnante. Ça devrait jouer davantage dans le reste du Canada et surtout en Ontario.

Le plus important dans le contexte, c’est que dans les rangs libéraux, on envoie un signal de confiance, que les troupes se renouvellent. C’est de bon augure à la veille des élections. 

Q     Les oppositions semblent en position de faiblesse, à commencer par le Parti conservateur, dirigé depuis bientôt un an par Erin O’Toole. Que se passe-t-il avec ce parti?

R M. O’Toole a particulièrement fait les frais de la pandémie. Il n’a pas eu l’occasion de se faire voir et de mousser ses idées depuis son arrivée. Comble de malchance, il a été élu chef du parti dans une grande confusion au beau milieu de la nuit au terme d’un congrès virtuel. On comprend que ce n’était pas très réussi comme entrée en scène. Il faut bien le dire que le défi est énorme pour n’importe quel nouveau chef de parti de se faire connaître d’un océan à l’autre, même en temps normal. On sous-estime toujours ça. Les gens qui s’intéressent à la politique connaissent M. O’Toole, mais pas M. et Mme Tout-le-Monde. 

Ceci s’ajoute au fait qu’il arrive à la tête d’un parti qui a une fissure. Cette fissure n’est pas récente. Elle remonte à la réunification entre le Parti conservateur et l’Alliance canadienne avec Stephen Harper, en 2004. Ce parti demeure tiraillé dans ses efforts pour créer une coalition qui regroupe le plus grand nombre d’électeurs possible à droite, dont une droite sociale antiavortement notamment et une droite plus progressiste. 

Q     Le chef du Nouveau Parti démocratique Jagmeet Singh ne se retrouve-t-il pas dans une situation semblable en tentant de concilier des positions divergentes au sein de sa formation?

R Il y a des ressemblances, en effet. Et je vois deux éléments susceptibles de provoquer des affrontements dans le parti, soit les enjeux identitaires et l’ingérence dans les champs de compétence provinciaux.

Sur le plan identitaire, je pense que le discours de M. Singh risque de moins bien passer au Québec qu’ailleurs au pays, notamment sur la protection de la langue, par exemple. Même chose à propos du débat entre les tenants du multiculturalisme et ceux qui préconisent l’interculturalisme. Là non plus, ce n’est pas nouveau comme sujet de discussion. Rappelez-vous quand l’ancien chef Jack Layton avait fait sa déclaration de Sherbrooke [qui reconnaissait la nation québécoise en 2006]. Cette prise de position avait joué un rôle important dans la « vague orange » de 2011.

Quand à l’empiètement sur des champs de compétence provinciaux, notamment en santé, plusieurs mesures préconisées par le NPD annoncent des affrontements avec le Québec et d’autres provinces, notamment pour les soins dentaires ou des garderies. 

Q     Le Bloc québécois semble mieux préparé à entrer en élection que les autres partis. Est-ce qu’il peut améliorer ses performances de 2019?

R Déjà, en 2019, Yves-François Blanchet venait d’arriver et il a permis à son parti de faire beaucoup de gains en bonne partie au détriment du NPD. On peut s’attendre à ce qu’il table essentiellement sur l’appui des régions. On l’a vu récemment avec sa volonté de promouvoir le bois d’œuvre québécois.  

Depuis son arrivée, M. Blanchet a ramené le bateau du Bloc vers des eaux plus calmes. Il faut dire que le parti avait complètement perdu pied depuis la vague orange. Les Québécois avaient fait le pari qu’un autre parti pouvait représenter les intérêts du Québec. Aujourd’hui, on peut dire qu’il a relevé le défi de se poser en défenseur des intérêts du Québec. Il a réussi à synthétiser cette approche par cette phrase : si c’est bon pour le Québec, on va y aller; sinon, on va s’opposer. 

Surtout, il a réussi à faire porter l’odieux au NPD le fait de maintenir le gouvernement minoritaire de M. Trudeau. Le Bloc est parvenu à maintenir une position assez ferme vis-à-vis du gouvernement minoritaire de M. Trudeau en sachant que le NPD lui accorderait sa confiance. Le Bloc avait ce luxe-là et il en a bien profité. 

Q     Le Parti vert a aussi une nouvelle cheffe, Annamie Paul, qui a succédé à Elizabeth May en octobre dernier. À quelle contribution vous attendez-vous d’elle?

R Le défi est très grand de son côté, puisqu’elle n’est pas élue aux Communes. Elle a beaucoup de pain sur la planche pour se faire connaître. Elle a échoué dans sa tentative de se faire élire dans Toronto-Centre, mais elle a fait bonne figure. Son parti a fait des gains. On l’a vue tendre la main au vote progressiste québécois dernièrement. Les Verts devront proposer autre chose que des mesures environnementales. Il devra jouer sur le terrain de l’économie, les mesures sociales, etc. 

Reste que l’environnement devrait demeurer au cœur de leurs préoccupations parce que cet enjeu fera la différence. C’est là que le Parti vert peut marquer des points. 

Q     Est-ce que la question de l’urne pourrait être de se donner un gouvernement majoritaire?

R Le politologue que je suis n’aime pas particulièrement cette notion de question de l’urne. Dans les faits, il y a un paquet de motifs susceptibles de faire pencher la balance. Ce qu’on devra observer, c’est le ou les sujets qui influenceront les comportements électoraux. Ça prend une ou plusieurs bonnes raisons pour faire le choix de se déplacer vers un bureau de scrutin. La seule que je vois actuellement, c’est la gestion de la pandémie et de la confiance qu’un parti parviendra à inspirer. La question que l’électeur se posera pourrait ressembler à ceci : qui peut le mieux nous faire passer au travers de cette crise et relancer l’économie, redonner confiance en l’avenir? C’est la notion de confiance qui devrait faire la différence. 

Q     Vous attendez-vous à une campagne de chefs, comme le veut la tendance des dernières élections et plus encore en raison de la pandémie?

R La tendance est indéniable. On assiste de plus en plus à une personnalisation de la politique, à une « cheffisation », si le mot existait. Notre système électoral n’y est pas étranger. On n’a droit qu’à un vote, qui porte sur le candidat dans la circonscription, son parti et son chef. C’est là que la personnalité du chef prend toute son importance pour rallier les électeurs. Ça prend une image qui fédère.

La prochaine campagne électorale sera importante en raison de l’éclipse médiatique due à la COVID-19. Quand la campagne s’amorcera, on pourra remettre sur le tapis des enjeux qu’on a négligés depuis au-dessus d’un an, enfin voir les nouveaux acteurs et entendre ce qu’ils ont à proposer.