Parler du suicide sauve des vies. Même mal, même maladroitement, même sans être intervenant, même en pleurant, même en appelant à l’aide et en cognant à toutes les portes possibles, parler du suicide sauve des vies.

Pour un suicide de moins

«No, I don’t have a gun.» – Kurt Cobain

CHRONIQUE / Dédé Fortin, Ernest Hemingway, Nelly Arcand, Romain Gary, Gaétan Girouard, Vincent Van Gogh, Ève Cournoyer, Sigmund Freud, Hubert Aquin, Edgar Allan Poe, Dalida, Primo Levi, Pauline Julien, Yukio Mishima, Romy Schneider, Claude Gauvreau… pour ne nommer que ceux-là. Et derrière chaque suicidé célèbre, des centaines de milliers d’anonymes se sont enlevé la vie.

J’ai rencontré Dany dans un organisme communautaire offrant des services alternatifs en santé mentale. J’y étais un jeune stagiaire en voie de devenir travailleur social, il était membre de la ressource et soignait du mieux qu’il le pouvait sa bipolarité. On m’a jumelé avec lui pour des activités extérieures, des rencontres informelles. J’ai découvert un écorché intelligent et sensible. Je me suis attaché à Dany, j’ai appris à le connaître, un peu. Trop peu. Je n’ai pas vu venir son suicide, je n’ai rien perçu de l’ampleur de sa détresse. Je ne le croyais pas capable de violence. Pourtant, à bout de souffrance, il a commis le meurtre prémédité de lui-même.

Les statistiques les plus récentes nous rappellent que trois personnes se donnent la mort chaque jour au Québec. Malheureusement, la baisse du taux de suicide amorcée au début du siècle tend à se résorber. Le site de l’Association québécoise de prévention du suicide indique que 1128 suicides ont été enregistrés en 2015. Et le risque de mort par suicide est toujours trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. La tranche d’âge la plus à risque, tant chez les hommes que chez les femmes, se situe entre 45 et 64 ans.

Je connaissais ce genre de statistiques par cœur, il y a quelques années. Après le suicide de Dany, ébranlé par mon manque de formation et de connaissances en intervention de crise, j’ai fait mon dernier stage dans un centre de prévention du suicide. J’y suis resté et j’y ai travaillé comme intervenant et formateur plus de cinq ans.

Janie allait mal, mais elle allait souvent mal. Elle se confiait parfois à moi durant la pause. Impliqués dans le même projet, on avait une relation de collègues et elle me répétait souvent de ne pas jouer au travailleur social avec elle. J’aurais dû. Elle a manqué une réunion, mais je ne me suis pas inquiété, peut-être que son fils était malade. C’est elle qui était malade, de dépression, depuis trop longtemps. Je ne suis pas responsable de sa mort, mais je m’en veux quand même. J’aurais dû insister, la référer vers des ressources d’aide, au moins vérifier si elle avait des idées suicidaires. Même les professionnels peuvent passer à côté…

En mandarin, le mot « crise » résulte de la contraction des mots «occasion» et «changement»; toute crise est une occasion de changement. Pourquoi certains en profitent pour rebondir et d’autres en meurent? Question de résilience, de disponibilité des ressources, de capacité à demander et recevoir de l’aide. Et de mille autres facteurs aussi.

Avec Jean-Sébastien, je n’ai pris aucune chance, dès que j’ai vu sa détresse, je lui ai demandé s’il pensait à se tuer. Non, fallait pas m’en faire, ce serait correct. J’ai pris sa réponse pour acquise et j’ai pleuré sa perte deux semaines plus tard. Une rechute de trop, une overdose aussi mortelle que suspecte. Une larme à l’œil, il m’avait confié après un saut en parachute que même la chute libre ne lui procurait pas le buzz de sa drogue préférée. Overdose ou suicide? De toute façon, à un certain point, la toxicomanie relève de l’autodestruction.

La Semaine nationale de prévention du suicide se termine aujourd’hui. Le thème : parler de suicide sauve des vies. C’est vrai; même mal, même maladroitement, même sans être intervenant, même en pleurant, même en appelant à l’aide et en cognant à toutes les portes possibles, parler du suicide sauve des vies. Un nouveau site peut vous aider à le faire si un de vos proches pense au suicide ou si vous êtes suicidaire vous-même : commentparlerdusuicide.com.

Ces suicidés qui hantent mes souvenirs sont peu nombreux en comparaison des centaines de suicidaires que j’ai rencontrés, des milliers d’histoires de résilience que j’ai entendues. La majorité des gens en détresse ne sont pas suicidaires; la majorité des suicidaires trouvent des issues et ne commettent pas de tentatives de suicide; la majorité des personnes qui font une tentative de suicide n’en meurent pas et ne repasseront jamais à l’acte. L’aide existe et elle est efficace!

Ça ne tient pas à grand-chose, la vie. Mais la mort non plus. Suffit de tomber sur un ami avec de l’écoute. Ou le bon intervenant. Ou le sourire d’un inconnu compatissant. Je vous jure, c’est beau et c’est con à la fois, mais il y a des gens qui évitent la mort grâce à un seul regard ou une main tendue au bon moment.

Au-delà des statistiques, les chiffres que l’on devrait garder en tête et diffuser massivement sont ceux-ci : 1 866 277-3553 (1-866-appelle). La ligne provinciale d’intervention fonctionne aux quatre coins du Québec, 24/7. Le suicide est une issue permanente à des problèmes pouvant être temporaires. 1 866 277-3553. La personne suicidaire ne veut pas mourir, mais cesser de souffrir. Elle a besoin d’aide. Et ses proches aussi. 1 866 277-3553. Pour que l’aide professionnelle soit acceptée, il faut souvent insister, parfois même s’acharner : 1 866 277-3553.