La commission scolaire de la Capitale incombe aux parents la «responsabilité de fournir une collation à leur enfant puisque la possible perte de subvention qui permettait d’en faire l’achat l’oblige à mettre en suspens ce service».

Petit ventre affamé n’a pas d’oreilles

CHRONIQUE / La nouvelle nous est parvenue par le premier bulletin d’information de l’école, entre les rubriques «Objets personnels» et «Rencontre d’information», un paragraphe coiffé du titre «Collations — service de garde». Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Ça va comme suit : «Prendre note que pour le moment, il en va de votre responsabilité de fournir une collation à votre enfant puisque la possible perte de subvention qui permettait d’en faire l’achat nous oblige à mettre en suspens ce service. Vous pourrez ajouter la collation à la boîte à lunch de votre enfant. Cette dernière doit respecter la Politique pour une saine alimentation et un mode de vie physiquement actif de la commission scolaire de la Capitale. Elle doit donc comprendre un fruit, un légume ou un produit laitier. Nous vous aviserons si ce service est rétabli.»

Ça ne pose pas problème chez nous, le frigo est plein.

Ce n’est pas le cas partout.

Je sais que la direction de l’école Saint-Fidèle n’a pas pris cette décision de gaieté de cœur, ça faisait déjà quelques années qu’elle maintenait le service à bout de bras avec toujours moins d’argent, pour permettre aux enfants de manger une bonne collation avant la fin de la journée. 

Mais là, elle n’y arrive plus.

Ça veut dire que les enfants dont la boîte à lunch faisait pitié fera encore un peu plus pitié, que leur ventre sera un peu plus vide. L’an dernier justement, une mère avait lancé un appel à tous sur un groupe Facebook — c’était pour une autre école — pour un élève dans la classe de sa fille qui ne mangeait que des sandwichs au ketchup.

Faute de collation, ce sera un sandwich au ketchup de plus.

En fait, cette année, il n’y aura plus aucune collation fournie en classe au Québec, l’enveloppe d’aide alimentaire a été remplacée par la mesure 15 016 (qui avait été adoptée par les libéraux) qui prévoit le financement des déjeuners dans les écoles les plus défavorisées. Jusqu’ici, les écoles avaient le choix entre les deux.

Plus maintenant, on met tous les œufs dans le même panier.

Le seul choix qu’elles ont désormais, c’est de faire affaire avec le Club des petits déjeuners ou avec un autre organisme, les écoles de la région de Québec sont desservies par le Pignon bleu, qui nourrit les élèves depuis 25 ans. L’organisme, depuis sa création, a servi 10 millions de collations.

L’an dernier, c’était plus de 5000 par jour.

À partir de maintenant, le Pignon bleu fera ces déjeuners, ce qui est bien en soi, sachant l’importance d’avoir quelque chose dans l’estomac pour commencer la journée. Petit ventre affamé n’a pas d’oreilles, et des petits ventres affamés, il y en a pas mal plus qu’on pense dans nos écoles.

Et il y en aura plus encore. 

À Québec comme ailleurs, des écoles qui recevaient un coup de pouce ont appris qu’elles n’en recevront plus à partir de l’an prochain, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a annoncé le 22 août que le gouvernement allait financer le service cette année pour faire «une transition harmonieuse».

C’est un sursis.

Ce qu’il faut savoir pour comprendre tout ce branle-bas de combat dans l’aide alimentaire, c’est que le ministère n’avait pas révisé sa grille de calcul depuis 10 ans, qu’il se fiait jusqu’ici sur les données du recensement de… 2006. En prenant maintenant les données de 2016, le portrait change radicalement, des quartiers — comme Limoilou — sont passés du jour au lendemain de pauvres à beaucoup moins pauvres.

La bureaucratie ayant sa propre logique, on identifie les écoles qui ont droit à l’aide alimentaire à partir de l’IMSE — l’indice du milieu socio-économique —, qui est calculé à partir la scolarisation de la mère et de l’occupation des parents. Ainsi, un enfant qui ne mange pas à sa faim doit, pour avoir droit à un déjeuner, fréquenter une des écoles les plus défavorisées de la ville.

Sinon, il passe sous la table.

Le calcul donne un indice de défavorisation de 1 à 10, et on aide les écoles avec un indice entre 7 et 10. À Québec, les écoles qui ont perdu leur subvention ont donc vu leur «indice de défavorisation» remonter, une bonne nouvelle qui en cache une mauvaise, les élèves qui ont des besoins auront moins de services.

Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, le programme d’aide alimentaire pour le service de garde est calculé selon un autre indice, le SFR, l’indice du seuil de faibles revenus, à partir de la proportion des familles qui vivent près du seuil de pauvreté. C’est ce programme qui est en suspens à l’école Saint-Fidèle, puisque les calculs sont connus en octobre.

Cette école n’est pas la seule à être dans l’incertitude. «L’année passée, on desservait 16 écoles pour les collations au service de garde et cette année, c’est à peu près une dizaine. C’est sûr qu’on perd beaucoup d’enfants», regrette Roseline Roussel, directrice générale du Pignon bleu. Et, prend-elle soin de le souligner, «ce ne sont pas seulement les élèves de familles défavorisées qui ont des besoins».

Même chez les nantis, les boîtes à lunch font parfois pitié.

Avec les nouvelles règles, au lieu d’aider plus d’enfants dans les services de garde, on en aide moins, seules les écoles ayant un indice entre 8 et 10 recevront de l’argent. «Avant, on rejoignait les écoles avec un indice de 7 et on se battait pour les 5 et 6. Les écoles nous appellent pour trouver des solutions, il y en aurait sept qui pourraient perdre l’aide qu’elles avaient. On essaye de trouver des stratégies.»

Un casse-tête de plus pour la rentrée.

Les nouveaux calculs affectent particulièrement les écoles des quartiers centraux comme Limoilou et Saint-Roch, où des résidents mieux nantis ont emménagé au fil des années. Dans le cas de l’école des Berges, d’aucuns soutiennent que l’école est victime du succès de son programme — payant — de concentration sportive et artistique — mon grand en fait partie — ce qui vient fausser le calcul des revenus, la moyenne n’étant pas représentative de la réalité globale.

Résultat, des enfants écopent.

À la commission scolaire de la capitale, on a prévu cette année «un fonds transitoire pour les écoles les plus touchées», m’indique la conseillère en communication Marie-Élaine Dion, tout en convenant que les montants accordés pourraient être inférieurs à ceux qu’elles recevaient. «Il y a tellement de besoins, les écoles doivent faire des choix. Pour certaines, c’est la collation, pour d’autres, c’est autre chose.»

Mme Dion me parle d’un autre programme, la Stratégie d’intervention Agir autrement (SIAA), qui alloue des montants aux écoles pour différents services. «Les écoles qui ont un indice de 7 sont maintenant incluses, en plus des 8, 9 et 10. […] Mais ce qui est trompeur, c’est que c’est la même enveloppe globale, les sommes seront donc moindres pour les écoles. On répartit la tarte en morceaux plus petits.»

Les écoles devront faire des choix, encore.

Réduire les services.

Et on veut en remettre une couche avec les maternelles quatre ans.

Ce que je constate, c’est que la tyrannie de la moyenne fait beaucoup de laissés-pour-compte. Dans les écoles qui se qualifient pour l’aide alimentaire, tous les élèves reçoivent à manger pour ne pas que les élèves défavorisés soient ostracisés, dans les écoles qui ne se qualifient pas, tous les élèves n’ont rien.

On accepte donc que des élèves continuent d’avoir le ventre vide, qu’ils continuent à manger des sandwichs au ketchup, pour la simple et mauvaise raison que les autres ne sont pas assez pauvres.

Qu’on vienne leur dire qu’une saine gestion, c’est faire des choix.

Et qu’il ne faut pas en faire tout un plat.

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LES ACRONYMES

  • SFR: «Le seuil de faible revenu se définit comme le niveau de revenu selon lequel on estime que les familles consacrent 20 % de plus que la moyenne générale à la nourriture, au logement et à l’habillement. Il fournit une information qui sert à estimer la proportion des familles dont les revenus peuvent être considérés comme faibles, en tenant compte de la taille de la famille et du milieu de résidence.»*
  • IMSE: «L’IMSE est constitué de la proportion des familles avec enfants dont la mère n’a pas de diplôme, certificat ou grade [ce qui représente les deux tiers du poids de l’indice] et la proportion de ménages dont les parents n’étaient pas à l’emploi durant la semaine de référence du recensement canadien.»*

SIAA: implantée en 2002 dans les écoles secondaires et en janvier 2008 dans les écoles primaires, la SIAA permet aux établissements défavorisés d’obtenir du financement supplémentaire pour améliorer notamment l’apprentissage de la lecture et des mathématiques.

* Source: site Web du ministère de l’Éducation