Une famille est née depuis les retrouvailles d’un père et de sa fille. Voici Lesly Samson et Louis Pothier en compagnie de Félix et Jérémy.

Père et grand-père dans le même texto

Comment annonce-t-on à un pur inconnu qu’il est à l’origine de notre propre existence?

Lesly Samson s’est d’abord excusée d’arriver comme ça, à l’improviste. 

«Je suis désolée de vous déranger... Je ne sais pas comment aborder cela, mais... je suis à la recherche de mon père biologique...»

Ponctué de points de suspension, son message était tout aussi hésitant que son doigt au moment d’appuyer sur le bouton «Envoyer».

Comment allait réagir celui à qui la jeune femme révélait qu’elle était sa fille née vingt-quatre ans plus tôt? Bien? Mal? Pire encore, sans le moindre écho?

Camionneur pour la Société des alcools du Québec, Louis Pothier était entre deux livraisons, à l’entrepôt de Montréal, lorsque la terre s’est arrêtée de tourner et que le plancher s’est ouvert sous ses pieds. 

«C’est comme si j’étais tombé en moi.»

Sa fille venait d’apparaître au bout d’un texto.

Les yeux rivés sur son écran de cellulaire, l’homme de 49 ans ne voyait plus et n’entendait plus ses collègues s’affairer autour de lui. 

Enfermé dans sa bulle, le souffle court, il était quelque part entre la stupéfaction, le soulagement, l’exaltation et cette tristesse refoulée depuis vingt-quatre ans. Il n’y a pas d’accouchement sans larme de joie et de douleur.

Louis Pothier a dû s’asseoir, prendre une grande respiration et calmer ce cerveau qui devait penser vite afin de répondre ce qu’il fallait à sa fille perdue et retrouvée.  

«Je voulais l’accueillir comme il faut, sans lui faire peur.» 

Ces mots lui sont venus tout naturellement, comme s’il avait toujours su quoi écrire.

«Oui, c’est bien moi... J’attends que tu me contactes depuis des années. Je suis très heureux d’avoir de tes nouvelles.»

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Lesly Samson a multiplié les démarches pour retrouver son père, Louis Pothier.

Lesly Samson n’arrête pas de sourire dans son coin du divan pendant que Louis Pothier me tend son téléphone. «Tu peux regarder!»

Il n’a rien effacé de leur longue conversation du 6 février dernier, date de leurs retrouvailles virtuelles et combien réelles.

«La première semaine, on se parlait tous les jours en vidéo!», disent-ils pratiquement en choeur. 

Leur ressemblance est frappante. Le même regard. Ils en ont été les premiers surpris et enchantés. 

En rigolant, le duo s’empresse de me faire la démonstration de cet autre point qu’il a en commun: plier le pouce en arrière! Cette précision peut sembler anecdotique, mais pas pour eux. Père et fille s’accrochent à chaque détail prouvant leur lien du sang. 

Lesly habite à Asbestos. Louis réside à Shawinigan. C’est ici que je les ai rencontrés en présence de deux petits garçons grouillants comme le sont tous les bambins de 1 an et 3 ans. 

Le camionneur est devenu papa et grand-papa la même journée. Un trois pour un. Il se promet du bon temps avec les fils de sa fille qui vont grandir sous ses yeux, mais un sentiment de vide intérieur ne pourra jamais être totalement comblé.

«L’enfance de Lesly ne reviendra pas. C’est ce que je trouve le plus déchirant.»  

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Retour en arrière, il y a 25 ans environ. Louis Pothier et sa blonde sont âgés dans la mi-vingtaine. En couple depuis quelques années, ils attendent un enfant qui est désiré, tient-il à préciser. 

Sauf que la relation s’est mise à battre de l’aile et s’est terminée abruptement, durant la grossesse.

«Disons qu’on ne s’est pas laissés en bons termes», concède Louis Pothier dont l’ex-conjointe est partie vivre dans une autre région avant de couper tous les ponts avec lui. C’est une ancienne belle-soeur qui l’a contacté des mois plus tard pour l’informer de la naissance du bébé.

«C’est une fille et elle te ressemble.»

Louis Pothier souhaitait faire reconnaître sa paternité à l’époque, mais la mère de Lesly s’y est opposée. Découragé par les procédures légales qu’il aurait dû entreprendre, l’homme a fini par perdre la trace de cette enfant née au printemps en gardant secrètement l’espoir de la voir apparaître un jour dans sa vie.

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«Tu es son portrait tout craché.»

C’est ce que l’entourage de Lesly Samson s’est toujours limité à lui dire au sujet de son père, sans lui donner plus amples détails sur celui-ci. Le sujet était à éviter.

La jeune femme avoue avoir grandi en portant une peine en elle. «L’absence d’une figure paternelle m’a beaucoup touchée.» 

Sa tristesse s’est transformée en colère à l’adolescence puis au début de l’âge adulte, la jeune préposée aux bénéficiaires s’est en quelque sorte résignée.

«C’est comme si en commençant à voler de mes propres ailes, j’avais accepté le fait de ne pas avoir de père.»

C’est en cherchant une photo de famille dans les boîtes de sa mère que Lesly est récemment tombée sur le portrait d’un homme qu’elle ne connaissait pas. La photo n’était pas récente. 

«C’est ton père.» 

Cette fois, la mère de Lesly ne s’est pas opposée à ce que celle-ci entreprenne des démarches pour le retrouver. «Elle m’a même aidée et encouragée», souligne sa fille avec reconnaissance.

De toute façon, elle n’était plus une enfant dont on pouvait esquiver les questions. Elle était devenue une maman en droit d’avoir des réponses.

Sans plus attendre, Lesly Samson s’est installée devant son ordinateur, à la recherche de tous les Louis Pothier sur la planète Facebook. Elle a été étonnée d’en voir apparaître autant. 

De fil en aiguille, la jeune femme a concentré ses recherches en Mauricie, sachant que c’était la région d’origine de son père dont le travail l’avait cependant appelé à déménager ici et là. Mais bon, il fallait bien commencer quelque part.

Trois Louis Pothier lui sont apparus du côté de Shawinigan. Deux d’entre eux affichaient une photo de profil sans aucune ressemblance avec elle alors que le troisième avait choisi de s’identifier avec l’image... du chien Snoopy.

Curieuse, Lesly a décidé d’aller voir si ce type avait des véritables photos de lui sur son compte Facebook. Sa persévérance a été récompensée. «Le coeur m’a arrêté.»

L’homme avait clairement des airs de famille. Sa mère lui a certifié qu’elle était sur une bonne piste. «Tu peux arrêter de chercher. C’est lui.»

Leurs retrouvailles en personne se sont déroulées quelques jours après leurs premiers textos. Les proches de Louis Pothier, qui n’a pas eu d’autre enfant, étaient présents pour assister à cette rencontre riche en émotions. 

«Ce moment restera à jamais gravé dans ma mémoire», promet le papa. 

«Je peux enfin dire: J’ai un père!», l’enlace sa fille.

Une nouvelle vie commence.