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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Claire Desaulniers, copropriétaire de la Ferme Pittet de Saint-Tite, a accueilli William sur sa ferme il y a deux semaines. Le Guatémaltèque travaillera avec cette équipe pendant un an.
Claire Desaulniers, copropriétaire de la Ferme Pittet de Saint-Tite, a accueilli William sur sa ferme il y a deux semaines. Le Guatémaltèque travaillera avec cette équipe pendant un an.

Recruter à l’étranger: un choix technique, mais surtout humain

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CHRONIQUE / L’actuelle pénurie de main-d’oeuvre qui frappe à peu près tous les domaines de l’économie force certains employeurs à se tourner vers l’embauche de travailleurs étrangers. Au point où de plus en plus de voix s’élèvent pour un assouplissement de la bureaucratie qui retarde l’arrivée de cette précieuse main-d’oeuvre. Mais pour plusieurs fermes de la région, le recours aux travailleurs étrangers est une nécessité depuis de nombreuses années. Une nouvelle réalité du travail qui demande à la fois des efforts d’intégration et d’adaptation, mais qui apporte également beaucoup en retour.

À la Ferme Pittet de Saint-Tite, on fait appel à la collaboration de travailleurs étrangers, surtout des Guatémaltèques, depuis 2012. La copropriétaire, Claire Desaulniers, explique que la très grande difficulté à recruter des travailleurs québécois prêts à faire le travail dans cette ferme laitière ne laissait d’autres options sur la table. Surtout qu’à cette époque, la ferme prévoyait un agrandissement qui demanderait davantage de main-d’oeuvre.

«S’il n’y avait pas eu de main-d’oeuvre étrangère, il n’y aurait pas eu d’agrandissement», résume-t-elle simplement.

Les associés de la Ferme Pittet ont donc procédé à la construction d’un loft de deux chambres qui se trouvait à proximité de la ferme afin d’y loger deux nouveaux travailleurs. Avec le temps, ce nombre est passé à cinq employés, qui font la rotation à l’année avec des contrats d’un an, au terme desquels ils rentrent pour trois ou quatre mois à la maison.

Lors de notre passage, William nous a accueillis tout sourire à l’étable. Le jeune homme venait d’arriver du Guatémala trois semaines plus tôt, et commençait donc son contrat jusqu’à l’été prochain, moment où il pourra rentrer à la maison. Soins des vaches et des veaux, train et entretien des terres font partie de ses tâches quotidiennes, comme ses autres collègues.

Avec eux, William réside maintenant dans une maison située sur la ferme. Les propriétaires l’ont équipée de trois frigos, deux laveuses, de nombreux petits électroménagers et toutes les commodités pour leur confort. Le petit loft, quant à lui, est utilisé depuis la pandémie pour assurer la quarantaine des travailleurs qui arrivent et qui doivent se mettre en isolement quelques jours.

Pour Claire Desaulniers, accueillir ces travailleurs a aussi voulu dire apprendre l’espagnol pour pouvoir mieux communiquer avec eux, ce qu’elle a fait avec une ancienne professeure de musique qui donnait également des cours pour apprendre cette langue. «Pour moi ça a été une fierté, un bel accomplissement, de savoir que j’étais encore capable d’apprendre une troisième langue», confie-t-elle.

Outre la formation à la ferme et la supervision pour l’adaptation à cette nouvelle vie au Québec, l’équipe de la ferme Pittet veille aussi à ce que les travailleurs puissent vivre pleinement leur intégration. On leur donne accès à une voiture avec laquelle ils peuvent faire quelques voyages par semaine pour assurer l’achat de ce dont ils ont besoin. On les conduit chez le dentiste, on veille à remplir les formulaires de réclamation d’assurance. Cette semaine, on a même emmené tout le monde se faire vacciner contre la COVID-19.

Quand l’été se termine — et qu’il n’y a pas de pandémie — on les emmène au Festival western pour assister à un rodéo. Et quand Noël arrive, on s’assure de leur faire livrer un repas de réveillon à la maison pour qu’ils célèbrent aussi, entre deux tâches. Car le travail à la ferme n’arrête jamais, pas même à Noël, autant pour les propriétaires que pour les employés.

Bien sûr, Mme Desaulniers a entendu parler dans les médias de certaines histoires relatives au traitement de travailleurs agricoles étrangers, à leurs conditions de travail ou encore à leurs conditions d’hébergement. «Une médaille n’est jamais assez mince pour avoir un seul côté. Ce que je sais, c’est qu’ici, nous les traitons bien. Pas juste pour être en règle, mais parce que ce sont des humains. Ce n’est certainement pas parfait chez nous, mais j’essaie de donner le mieux, en mettant aussi des limites comme on en mettrait avec tout le monde», explique Claire Desaulniers.

Pour bien communiquer avec ses employés, Claire Desaulniers a appris l’espagnol.

SANA

Récemment, l’organisme Immigrant Québec a ouvert un appel de candidatures pour obtenir du financement afin de mettre en place des projets visant une meilleure intégration des travailleurs étrangers temporaires. Dans la région, l’Union des producteurs agricoles de la Mauricie a pu participer au projet, de même que le Service d’accueil aux nouveaux arrivants (SANA) de Shawinigan. Toutefois, pour cet organisme, le mandat divergeait de leur mission habituelle, puisque les travailleurs étrangers temporaires ne visent pas une intégration à long terme dans la région.

Pour Karine Bastarache, qui a eu à relever ce défi, la mission a été fortement enrichissante, elle qui a d’abord dû identifier les fermes du territoire de Shawinigan qui embauchaient des travailleurs étrangers temporaires, pour ensuite aller à la rencontre des employeurs et établir des besoins qui pouvaient être comblés avec l’aide de cette ressource,

Divers outils ont donc été mis en place, dont l’établissement de lexiques, du soutien avec des défis quotidiens comme par exemple la compréhension du fonctionnement des électroménagers, la confection de cartes de la ville et même une collaboration avec la Banque Nationale pour mieux leur apprendre à se servir d’un guichet automatique.

Le projet a culminé le 30 juin dernier, juste avant le départ de plusieurs travailleurs affectés à la culture d’asperges et qui allaient se déplacer dans d’autres régions pour d’autres cultures, avec la tenue d’un grand match de soccer qui opposait ces travailleurs aux nouveaux arrivants shawiniganais. «Ça a été grandement apprécié, et les employeurs ont aussi très bien participé. Ils les ont fait pratiquer, ils leur ont fourni l’équipement sportif. C’était une très belle façon de les intégrer, de leur permettre de sortir et de rencontrer d’autres gens», croit Mme Bastarache, qui espère que le programme puisse de nouveau revenir l’an prochain.

De son côté, l’UPA a également contribué au lancement, au printemps dernier, d’une nouvelle application mobile destinée aux travailleurs étrangers temporaires, AGRI-Connexion. La plate-forme offerte en espagnol, français et anglais vise à fournir toutes les informations liées à leur intégration au sein des fermes du Québec. On y regroupe notamment des services essentiels, comme les soins de santé, les événements communautaires, les transports, la météo et les informations consulaires.

Bureaucratie

Au cours des derniers mois, plusieurs employeurs sont sortis sur la place publique pour dénoncer la lenteur bureaucratique qui retarde l’arrivée de travailleurs étrangers dans un contexte de forte pénurie de main-d’oeuvre. Des secteurs de l’économie qui ne sont pas sur la liste des emplois à prioriser réclament désormais de pouvoir avoir accès à ces travailleurs également. Cette semaine, la Chambre de commerce et d’industrie Bois-Francs/Érable faisait même une sortie à ce sujet, plaidant pour une meilleure collaboration des autorités gouvernementales afin d’obtenir un assouplissement et voir ces travailleurs arriver le plus vite possible.

Dans le milieu agricole, le recrutement se fait notamment par le biais de l’organisme Ferme Québec, avec qui la Ferme Pittet fait affaire. Pour Claire Desaulniers, il serait approprié de songer à une plus grande flexibilité lorsque vient le temps de recruter de la main-d’oeuvre. Outre le fait que les démarches pour faire venir un travailleur peuvent prendre environ six mois, ce travailleur se retrouve attitré à une ferme spécifique lors de son arrivée, mais n’aura pas la possibilité de changer d’employeur si jamais le pairage n’était pas optimal. Or, s’il choisit de retourner dans son pays avant la fin de son contrat, il ne pourra plus obtenir d’autres contrats dans le futur, explique Claire Desaulniers. Par ailleurs, pour les employeurs, il faut recommencer à zéro le processus et attendre encore des mois pour obtenir un nouvel employé.

C’est notamment pourquoi Mme Desaulniers a choisi de s’impliquer auprès de différents organismes et de siéger à des tables de travail, afin d’apporter sa vision et d’amener des solutions concrètes aux problèmes réels vécus sur les fermes. Elle siège notamment à une table de concertation avec divers autres organismes pour les travailleurs étrangers et tout ce qui entoure cette réalité, dirigée par AGRIcarrière, et plaide constamment pour une meilleure éducation du public à la réalité des travailleurs étrangers et à celle des employeurs.

«On nous accuse parfois de ne pas les payer assez, de ne pas être équitable avec les employés québécois. Il est vrai que le salaire horaire est moins élevé, mais j’assume aussi leur logement, leur habillement, je meuble leur maison, je fournis une voiture, ce que je ne fais pas avec les travailleurs québécois. Il faut toujours comparer des pommes avec des pommes. Et même sans tenir compte de ça, je peux vous dire qu’au salaire régulier qu’on offre, je n’arrive même pas à recruter des gens d’ici pour venir travailler», souligne-t-elle.

Récemment la Ferme Pittet a offert une nouvelle formation à ses employés sur le soin des veaux, une formation qui était entièrement donnée en espagnol. Claire Desaulniers aimerait que ce genre d’initiatives soit de plus en plus encouragée, notamment en ce qui concerne la santé et sécurité avec la CNESST par exemple.

Karine Bastarache du SANA Shawinigan.

La copropriétaire de la Ferme Pittet dit tout de même avoir appris à mettre ses limites sur plusieurs choses, elle qui se laissait parfois emporter par les émotions lors des premières années. «Des soirs, je me couchais avec le coeur gros, parce que je pensais à eux et je savais qu’ils s’ennuyaient de leurs familles. Mais je ne peux pas sauver le monde. Alors je me suis demandé où est-ce que je pouvais avoir de l’impact. J’ai de l’impact lorsque je les traite correctement, avec respect et dignité. J’ai en très haute estime les employeurs qui se lancent dans l’aventure de l’embauche des travailleurs étrangers. C’est un investissement qui nécessite davantage d’engagement de notre part. Mais quand on fait ce choix, il faut prendre l’humain en considération. C’est un must pour réussir. Ce n’est pas juste un choix technique, c’est un choix humain».