À partir d’un crâne humain et de modèles mathématiques, Sarah Jaworski peut faire ressurgir un visage du passé. Et c’est ce qu’elle a fait avec des restes humains découverts dans l’ancien cimetière de Barrack Hill, au centre-ville d’Ottawa, en 2016.

Un visage surgi du passé

CHRONIQUE / Il a un gros nez, non ?

Sarah Jaworski a hoché la tête. Oui, admet-elle, elle a eu beaucoup de commentaires à propos du nez.

La jeune femme de 27 ans se spécialise dans la reconstruction faciale. À partir d’un crâne humain et de modèles mathématiques, elle peut faire ressurgir un visage du passé. Et c’est ce qu’elle a fait avec des restes humains découverts dans l’ancien cimetière de Barrack Hill, au centre-ville d’Ottawa, en 2016. À partir d’un crâne exhumé à cette occasion, elle a fabriqué un portrait robot en 3D. Celui d’un homme ayant vécu au début des années 1800 dans l’ancienne cité de Bytown. À une époque où des milliers d’ouvriers s’affairaient, dans la sueur et le sang, à construire le canal Rideau.

Et le résultat est… saisissant.

Le buste d’argile représente un homme de 35 ans environ, coiffé d’un chapeau d’époque. Un visage au regard préoccupé. Sourcils froncés, lèvres minces, menton fuyant… et oui, nez proéminent ! On se surprend à trouver ce visage familier. À se demander : mais à qui diable me fait-il penser ? C’est là tout l’intérêt de l’affaire.

Le buste d'argile représente un homme ayant vécu au début des années 1800 dans l’ancienne cité de Bytown.

« À la vue d’un crâne humain, les gens auront souvent une réaction de recul ou de dégoût, constate Sarah Jaworski. Mais en mettant un visage sur ce crâne, en montrant à quoi il ressemblait avant sa mort, on lui redonne une partie de son humanité. On en vient à s’identifier à lui, à ce qu’il a vécu. »

Originaire d’Ottawa, Sarah Jaworski a étudié les beaux-arts. Avant d’obtenir un diplôme dans le domaine ultraspécialisé de la reconstruction faciale à l’Université de Dundee, en Écosse. Son premier cas de reconstitution est celui d’un bandit de grand chemin, Jerry Abershaw. Un type peu recommandable, pendu haut et court pour double meurtre dans l’Angleterre du XVIIIe siècle…

Dans le cas présent, c’est le musée canadien de l’Histoire qui a fait appel à ses services. En 2016, on a retrouvé de vieilles sépultures sous un stationnement de la rue Queen. Dont le crâne en bon état d’un homme non identifié.

C’est à partir d’une reproduction 3D de ce crâne que Sarah a reconstitué le visage. Avec les mêmes techniques que pour reconstruire le visage d’une victime de meurtre. Un travail d’une extrême minutie. Des chevilles de bois plantées sur le crâne simulent l’épaisseur de la peau. À partir de ces repères, Sarah reconstruit le visage avec de l’argile. Muscle après muscle, bout de peau après bout de peau…

Les chevilles de bois plantées sur le crâne simulent l'épaisseur de la peau.

« C’est très technique. Je travaille avec des moyennes et des ratios qui tiennent compte de l’âge et du sexe de la personne. Je dois suivre plein de règles et de guides, et contre-vérifier plusieurs fois si mes mesures sont exactes », explique-t-elle.

Pour déterminer la grosseur du nez (puisqu’on en parle !), on mesure l’orifice nasal et certains points clés du crâne. Toutes ces données sont ensuite insérées dans une formule mathématique. C’est ainsi qu’on peut « placer » avec précision le bout et les attaches du nez. Même principe pour l’orbite de l’œil, les muscles de la joue, les lèvres, et le reste. Seuls les cheveux et la texture de la peau sont impossibles à reproduire.

« Bien sûr, il n’y a aucun moyen de vérifier dans quelle mesure ma reconstitution est fidèle au visage original », admet Sarah.

Mais comme pour un portrait-robot de la police, l’important est que l’œuvre soit assez ressemblante pour qu’on s’y reconnaisse. C’est le cas ici. « Ça me fascine d’imaginer que cet homme, dont j’ignore le nom, a marché dans les mêmes rues d’Ottawa que moi, il y a plus de 200 ans », raconte Sarah.

Le buste sera exposé au cimetière Beechwood, ce week-end, lors d’une cérémonie pour inhumer à nouveau les restes humains découverts en 2016.