La compagnie aérienne Sunwing fut la première à clouer ses Boeing 737 Max 8 au sol. Par la suite, le ministre des Transports Marc Garneau a annoncé qu’il fermait le ciel canadien à tous ces modèles d’avion.

Quand la machine l’emporte sur l’homme

CHRONIQUE / Pour une fois, un tweet de Donald Trump m’a donné à réfléchir cette semaine dans la foulée de cette tragédie aérienne qui a fait 157 morts en Éthiopie.

Dans un de ces gazouillis intempestifs dont il a le secret, le président américain y est allé d’une envolée à l’emporte-pièce contre la complexité croissante des avions modernes.

Si ça continue, a-t-il vitupéré, il faudra des Albert Einstein pour les piloter ! Et Trump de regretter le bon vieux temps où un pilote de ligne pouvait diriger son avion sans avoir besoin d’un doctorat en génie informatique pour y arriver.

Mon premier réflexe fut de tourner la sortie de Trump en dérision. Quoi, il veut stopper le progrès ? Il veut revenir au temps où l’on volait les cheveux au vent ? Où l’on faisait démarrer les avions en lançant l’hélice à la main ? Ridicule !

Alors que ce n’est pas si fou.

Pas quand on examine les circonstances très similaires ayant mené aux crashs de deux Boeing 737 Max 8 à moins de 5 mois d’intervalle. L’un en Indonésie en octobre. L’autre en Éthiopie, dimanche dernier. Il y a quelque chose du combat mythique de l’homme contre la machine dans ces deux tragédies aériennes. Comme dans le film 2001, Odyssée de l’espace, l’homme devient incapable de dompter la machine qu’il a lui-même créée.

L’enquête sur le crash du premier Boeing de la compagnie indonésienne Lion Air a révélé que les pilotes se sont battus contre un ordinateur de bord trompé par des capteurs défectueux. Alors que l’ordinateur ordonnait à l’avion de piquer du nez, les pilotes faisaient l’impossible pour le redresser. L’avion a plongé dans la mer de Java à plus de 600 milles à l’heure. Bilan : 189 morts et aucun survivant.

Après l’écrasement, Boeing a expliqué que les pilotes auraient pu désactiver les capteurs défectueux au moyen d’un interrupteur qu’il leur fallait actionner toutes les 10 secondes. Il existait aussi une procédure pour déconnecter les capteurs durant toute la durée du vol. Seul hic : les pilotes ignoraient l’existence de ce système automatisé introduit en douce sur les Boeing 737 Max 8. Au lieu de désamorcer le système défectueux, les pilotes se sont battus contre lui. Dans ce combat inégal entre l’homme et sa machine, l’homme a perdu.

Les circonstances de l’accident d’Ethiopian Airlines ressemblent à s’y méprendre à celles du premier crash. On a noté les mêmes variations d’altitude après le décollage. Dans le doute, le Canada et les États-Unis ont emboîté le pas au reste du monde mercredi. Jusqu’à nouvel ordre, tous les Boeing 737 Max 8 resteront cloués au sol en Amérique du Nord. Le temps que l’homme reprenne le contrôle sur la machine.

Sur le site Web du New York Times, des pilotes reconnaissent qu’effectivement, ils deviennent de plus en plus dépendants des ordinateurs de bord. Que l’art de conduire un avion à vue se perd. Oui, le pilotage automatique libère l’attention des pilotes qui doivent manœuvrer leur appareil dans un espace aérien de plus en plus encombré. « Somme toute, le pilote automatique est une bonne chose… jusqu’à ce qu’il fasse défaut », résumait un pilote. On ne saurait mieux dire.

Oui, Donald Trump m’a fait réfléchir.

Avec l’avènement de la voiture qui se conduit toute seule, des logements intelligents, de l’intelligence artificielle, des ordinateurs surpuissants qui ridiculisent les plus grands champions d’échecs, on se demande parfois si l’humain est en train de perdre le contrôle de ses propres créations. Il m’arrive aussi de regretter cette époque où l’on baissait la vitre d’une voiture au moyen d’une simple manivelle.