Un père s'inquiète pour la santé mentale de son fils atteint de schizophrénie.

Prêt à se battre pour son fils

CHRONIQUE / Il y a ce père, Michel Bourque, qui me téléphone l’autre jour. Il s’inquiète de voir dépérir son grand garçon atteint de schizophrénie.

Son fils qui s’appelle Jean*, 26 ans. C’est le cannabis qui a déclenché les premières psychoses, qui a plongé ce petit garçon brillant, allumé, dans une spirale infernale. Pour faire taire les voix qui le hantent, il va consommer toutes sortes de cochonneries, en plus de mener une vie de plus en plus dissolue, d’un appartement à un autre, puis d’un trou à un autre, allant même jusqu’à vivre dans les rues de Montréal, en plein hiver.

Ce qui a peut-être sauvé la vie de Jean, c’est justement qu’il était devenu un danger pour sa propre personne. Depuis maintenant presque trois ans, par ordre de la cour, il est suivi par le système de santé. Enfin, suivi... C’est justement le problème, le père ne sait pas trop s’il est suivi et bien suivi. Il m’a montré deux photos de Jean prises à un an d’intervalle. Le contraste est frappant entre le beau jeune homme de la première, et le zombie amaigri, cerné, livide, de la seconde.

Jean habite dans une résidence supervisée par des travailleurs sociaux qui sont censés s’assurer qu’il prend ses médicaments. Mais il a des rechutes. Et si le père le sait, ce n’est pas parce que le système de santé l’en avise. C’est parce que le cellulaire de son fils pète. « C’est mon signal d’alarme », m’a-t-il expliqué. Juste dans la dernière année, Jean a passé 7 ou 8 cellulaires. Là-dessus, il a été hospitalisé 4 ou 5 fois. Chaque fois, le père est descendu de Montréal pour comprendre ce qui se passait.

Jean vit dans une résidence supervisée pour personnes « autonomes ». Le personnel s’assure qu’il prend son médicament. Pour le reste, il s’arrange seul. Et c’est bien là le problème, selon son père. La dernière fois qu’il est venu le visiter, la toilette était bouchée, l’odeur était insupportable, des déchets et des canettes vides traînaient partout dans l’appartement surchauffé. Jean couchait par terre, à côté d’une pile de vêtements jetés pêle-mêle, le chauffage réglé à fond. Il se fait cuire du bœuf haché directement sur le rond de poêle…

L’appartement typique d’un schizophrène qui ne va pas bien, mais pas bien du tout.

Juste ça, le chauffage à fond, l’appartement immonde, le fait que Jean se nourrit à grands coups de boissons caféinées aurait dû sonner une cloche. Mais non. Après chaque rechute, son père a remarqué que les séjours à l’hôpital s’écourtaient, que Jean était renvoyé à son appartement encore groggy, sous l’effet de puissants médicaments. 

« Avant de le laisser à lui-même, faudrait l’accompagner davantage, lui réapprendre à faire son lit le matin, à préparer sa bouffe, raconte son père. Là, c’est comme s’il était un plongeur coincé au fond de la mer et que tu le remontais d’un coup, sans faire les paliers. Il capote pas à peu près ! »

Le père voudrait placer son fils dans une chambre de réadaptation. Mais les places sont rares en Outaouais, et les listes d’attente à l’avenant. Il a tenté d’en savoir plus auprès du psychiatre de son fils, de son avocat, de l’avocat du CISSSO… À cause des règles de confidentialité, il n’a pas accès au dossier médical et les professionnels ne peuvent lui parler librement. Vous imaginez la frustration pour un père qui cherche à aider son fils ?

Michel Bourque m’a invité à visiter la place où Jean habite. Un bel endroit, propre, avec sécurité. Jean est venu nous rejoindre à la réception. Le même gars au teint livide que sur la photo. Il a refusé que je rentre dans son appartement. Son père y est allé seul. Je suis resté avec Jean, visiblement déstabilisé par ma présence. « T’es bien ici ? », ai-je risqué. « Oui », a-t-il répondu, sans me regarder, en buvant nerveusement son Coke.

Je trouve Jean chanceux d’avoir un père qui se bat pour lui obtenir des services. Qui a porté plainte auprès du CISSSO. Qui a écrit au ministre délégué à la Santé. Qui ne lâche pas le morceau une seconde. C’est bien beau les droits des patients. Mais c’est anormal qu’ils empêchent des proches de leur venir en aide. Je plains les autres, les damnés de la terre, qui n’ont pas comme Jean la chance d’avoir des parents prêts à se battre pour eux.

* nom fictif