Patrick Duquette
Depuis quelques semaines, tous les gens de 70 ans et plus au Québec sont «devenus» vieux.
Depuis quelques semaines, tous les gens de 70 ans et plus au Québec sont «devenus» vieux.

Les gros yeux

CHRONIQUE / Ma tante m’a raconté une drôle d’histoire.

L’autre jour, elle est allée à la pharmacie au lieu de demander à ma cousine de faire ses emplettes pour elle.

À l’entrée, un garde de sécurité lui a fait les gros yeux. De gros yeux, comme lorsqu’on gronde un enfant de 5 ans.

Avez-vous plus de 70 ans? lui a-t-il demandé.

Oui, a répondu ma tante.

«Vous ne pouvez pas entrer, lui a-t-il dit sur le ton du reproche. Faites votre commande en ligne et on ira vous la livrer.»

Ma tante a rebroussé chemin sans rouspéter.

De toute manière, elle n’avait plus envie d’entrer. À cause des gros yeux.

Elle est revenue à la maison. Avec son amoureux, ils ont fait leur commande en ligne. La commande est arrivée le jour même.

Si c’était correct?

«En gros, oui. À part qu’ils nous ont apporté de la vitamine C au lieu de la vitamine D», a regretté ma tante.

Rien de grave, dans le fond.

À part les gros yeux. Pourquoi les gros yeux?

*****

Je voudrais juste rappeler que personne n’a choisi ce qui nous arrive. Surtout pas les «vieux» qui font les frais de la situation plus que les autres.

L’autre jour, c’était à l’émission Bonsoir, bonsoir, l’animateur jasait avec la comédienne Marie Tifo et son mari Pierre Curzi, tous deux confinés par la force des choses.

Devinez de quoi ils ont parlé? Bien oui.

Et Marie Tifo de s’ébahir à un moment donné: «Quand le premier ministre a annoncé que les gens de 70 ans devaient être confinés, nous, tout d’un coup, on s’est rendu compte qu’on était devenus vieux.»

Notez la formulation: «devenus» vieux.

Depuis quelques semaines, tous les gens de 70 ans et plus au Québec sont «devenus» vieux.

Ça s’est fait presque du jour au lendemain. Sans préavis.

Les «devenus vieux», comme Marie Tifo, comme Pierre Curzi, comme ma tante qui est autonome et dans une forme resplendissante, ont été confinés chez eux.

Pour leur bien, évidemment.

Et même si le confinement forcé des «devenus vieux» m’apparaît comme une triste nécessité, c’est une mesure qui frappe très injustement les aînés.

Le couple Tifo-Curzi fait partie des privilégiés qui habitent la campagne et disposent d’un grand terrain pour vivre leur confinement. Ma tante n’a pas à se plaindre non plus.

Mais je jasais cette semaine avec Madeleine Guèvremont, présidente de la FADOQ de Buckingham. L’organisme a téléphoné à tous ses membres de 70 ans et plus, un par un, pour prendre de leurs nouvelles. Sept cents appels au total.

Elle m’a parlé d’un monsieur qui habite seul dans une résidence pour aînés.

Son balcon donne au nord. «Il ne voit plus jamais le Soleil», dit-elle.

*****

Non seulement les vieux sont ceux qui souffrent le plus du confinement, ils seront aussi les derniers à en sortir.

Puisqu’il faudra bien relancer l’économie un jour, les plus jeunes retourneront travailler. Les enfants reprendront l’école. «Oui, il y a des risques qu’ils soient infectés, a convenu le premier ministre Legault. Mais les risques qu’il y ait des conséquences graves sont très faibles.»

Quand les entreprises rouvriront leurs portes, les plus jeunes «devront faire très attention de ne pas s’approcher de nos aînés», a rappelé le premier ministre.

Le vieux monsieur sur son balcon n’a pas fini de s’ennuyer du Soleil.

Je ne remets pas en question les décisions de la santé publique. À voir les vieux tomber comme des mouches dans les CHSLD, le confinement est une triste nécessité.

D’ailleurs, j’ai exhorté ma tante à rester chez elle.

Mais, de grâce, les gros yeux, laissez donc faire.

Les vieux sont les premières victimes de cette pandémie.

Faut pas les faire suer en plus.