Patrick Duquette
On a le choix de voir une mouche comme une bestiole répugnante ou un insecte fascinant à observer.
On a le choix de voir une mouche comme une bestiole répugnante ou un insecte fascinant à observer.

L’art d’aimer une mouche

CHRONIQUE / Durant ma jeunesse, nous avions l’habitude de souper dehors, sous le porche du garage.

L’odeur des hamburgers sur le gril attirait invariablement des hordes de mouches affamées. Ma mère, qui a grandi sur une ferme, avait horreur des mouches qu’elle associait aux tas de crottins des animaux.

Mon frère et moi nous sentions investis d’une mission cruciale: exterminer un maximum de mouches avant que les hamburgers n’atterrissent sur la table. Nous nous attelions à la tâche avec ardeur et sans état d’âme. Après tout, ce n’était que des «maudites mouches», comme disait ma mère.

Jusqu’au jour où, m’apprêtant à écrabouiller un de ces damnés insectes, je suspendis mon geste. J’observai plutôt son manège avec une curiosité d’enfant, essayant de saisir la logique particulière qui la poussait à voler du point A au point B.

Après un moment, l’envie de l’écraser m’était passée.

Celle-là n’était plus une mouche anonyme. J’avais appris à la connaître. Elle avait désormais une valeur à mes yeux.

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J’ai repensé aux mouches de mon enfance en lisant mon journal, lundi.

Il était question de cette forêt que plusieurs associations de résidents veulent protéger dans le secteur Deschênes, à Gatineau. Un petit boisé de rien du tout – 5342 m2 – que la Ville de Gatineau s’apprêtait à vendre avant qu’un vaste mouvement citoyen ne la fasse reculer.

Au départ, la cause semblait pourtant entendue.

Les fonctionnaires de l’urbanisme avaient présenté le dossier au conseil municipal, études à l’appui. Celles-ci décrivaient un boisé anonyme, sans grande valeur écologique ou archéologique.

À leurs yeux, rien ne s’opposait à la vente du terrain, estimé à près de 4 millions, en vue de le transformer en un de ses quartiers-dortoirs dont Gatineau a le secret.

Sauf que, cette fois, des associations de résidants se sont mobilisées pour préserver le boisé.

Les citoyens ont fait des recherches, proposé leurs propres études. Des études qui décrivent une tout autre forêt que celle des fonctionnaires: un écosystème unique, grouillant de vie.

Ils ont répertorié 932 espèces fauniques et floristiques. Des chênes centenaires, des marais, une rive inondable et une zone de friche.

Ils ont découvert des couleuvres tachetées qui hibernent en groupe dans de vieilles souches. Et qui en ressortent au printemps pour se nourrir de grenouilles vivant dans le marais.

Le pioui de l'Est

Des ornithologues ont repéré des oiseaux aux noms exotiques: pioui de l’Est, engoulevent, martinet ramoneur…

Des biologistes ont noté la présence d’espèces rares ou vulnérables, comme la tortue serpentine ou la cardamine bulbeuse.

Le site aurait même un potentiel archéologique intéressant, en raison de la découverte d’artefacts des Premières Nations.

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Le rapport avec les mouches?

On a le choix de voir une mouche comme une bestiole répugnante ou un insecte fascinant à observer.

Ainsi en est-il du boisé Deschênes que les fonctionnaires percevaient comme un boisé insignifiant.

Alors qu’une trentaine d’associations y voient un écosystème à préserver, puisque faisant partie d’un corridor vert reliant la rivière des Outaouais au parc de la Gatineau.

Dans tous les cas, il y a quelque chose de réjouissant à voir autant d’associations se mobiliser autour de la préservation d’un boisé.

C’est le signe que des citoyens s’intéressent enfin de près au développement de leurs quartiers.

Dans le secteur Aylmer, on sent bien que la coupe à blanc du projet Destination Vanier a réveillé des consciences.

Avant de voir disparaître un petit boisé qui leur tient à coeur, les citoyens exigent plus que de vaseuses explications.

J’ai hâte de voir le conseil municipal se dépatouiller avec ce dossier, le 7 juillet prochain.

La Ville de Gatineau comptait sur la vente du boisé Deschênes pour financer l’achat d’un autre terrain destiné à accueillir un complexe multiglaces.