Un gazon tondu régulièrement est beaucoup moins efficace que d’autres types de végétation pour atténuer les îlots de chaleur et favoriser la biodiversité.

La fin du gazon

CHRONIQUE / S’il est une chose qui remplissait mon père de fierté, c’est la vision d’un gazon vert et tondu aussi ras que le court central de Wimbledon. Pour toute une génération, une pelouse bien grasse et exempte de mauvaises herbes était le symbole même de la prospérité.

Je parle de mon père, mais je pourrais aussi parler de mon beau-père. Il entretenait la même affection pour les pelouses bien entretenues. Fierté qu’il a d’ailleurs transmise à sa fille. Dès qu’un pissenlit ou un trèfle blanc ose s’immiscer sur notre parterre, ma blonde commence à taper du pied. Le message est clair : faudrait passer la tondeuse.

Et moi, comment dire ?

Je n’ai pas hérité de mon père la fierté du gazon bien coupé. Le bruit d’une tondeuse m’horripile. Pour tout vous dire, j’aime ce qu’on appelle les mauvaises herbes. Je les connais par leur petit nom : de la vergerette à la potentille, en passant par la renouée, le lotier ou le silène. Sans parler de la verge d’or. Comment ne pas aimer des fleurs portant de si jolis noms ?

Alors quand vient le temps de passer la tondeuse, je joue la carte de l’inertie. Je fais semblant de ne pas voir. Mais il y a un prix à payer. Je passe pour un procrastineux, un paresseux. Des voisins chuchotent dans mon dos. L’as-tu vu, lui, avec son parterre plein de pissenlits ?

Et cela est injuste.

Car dans le fond, je suis un militant. En résistant à l’appel de la tondeuse à gazon, je lutte contre les changements climatiques. La preuve ?

Des scientifiques ont découvert que les pelouses manucurées, ultime fierté des banlieusards, ne sont pas la meilleure solution pour limiter le réchauffement en milieu urbain. Un gazon tondu régulièrement est beaucoup moins efficace que d’autres types de végétation pour atténuer les îlots de chaleur et favoriser la biodiversité, révèle une étude réalisée à Montréal par la Fondation David Suzuki.

En d’autres mots, une pelouse bien entretenue garde moins bien la fraîcheur qu’un champ de « mauvaises herbes », une haie mal taillée ou encore des arbustes. La température y est en moyenne de 5 degrés Celsius plus élevée. À bas le gazon, vive le trèfle !

À la lumière de ces résultats, les auteurs de l’étude recommandent aux villes de repenser la manière avec laquelle on verdit le territoire. Il ne s’agit pas de convertir tous les espaces gazonnés pour obtenir des résultats significatifs. La situation peut être améliorée avec des gestes simples… comme tondre le gazon moins souvent. Voyez ? Je prêche par l’exemple avec ma grève de tondeuse.

J’avais l’habitude de pique-niquer au parc Deschênes dans le secteur Aylmer. On s’installait à l’ombre des grands arbres qui bordent la rivière. Les tables à pique-nique étaient installées sans façon, directement sur la pelouse, près des structures de jeux. Il y faisait bon et frais. Jusqu’à ce que la Ville décide de réaménager l’espace avec un dallage de pierre, au soleil. Oui, c’est plus propre. Mais l’endroit a perdu sa fraîcheur. On y crève de chaleur. Dans bien des municipalités, l’herbe folle et les insectes sont encore considérés comme une nuisance. On leur préfère le béton ou l’asphalte. Des matériaux plus faciles d’entretien, mais qui dissipent mal la chaleur.

Mais les choses changent. À Montréal, des arrondissements pratiquent la « gestion différenciée » des espaces verts. À Gatineau, on commence à y réfléchir, dit la conseillère responsable de l’aménagement du territoire, Maude Marquis-Bissonnette. « Avant, on coupait le gazon partout. Maintenant, on laisse la nature reprendre le dessus à certains endroits. Les terre-pleins en béton, sur les boulevards, ça n’a plus de sens de faire ça aujourd’hui », cite-t-elle en exemple.

Il y a de gros avantages pour les villes à repenser leurs espaces gazonnés, insiste Christian Messier, chercheur à l’UQO et coauteur de l’étude de la Fondation Suzuki. Lors des grosses vagues de chaleur, un gazon plus haut refroidit la température ambiante. Une végétation plus luxuriante absorbe plus d’eau après un violent orage. Elle protège mieux les insectes pollinisateurs, absorbe plus de carbone. « Le potentiel est énorme ! », dit-il.

Le gazon impeccable des jardins anglais a longtemps été perçu comme un symbole de richesse, note le chercheur. À l’heure des changements climatiques, il est temps de revoir nos perceptions. À méditer en passant la tondeuse…