Patrick Duquette
Est-ce que la région d’Ottawa-Gatineau pourrait vivre avec seulement quatre ponts interprovinciaux?
Est-ce que la région d’Ottawa-Gatineau pourrait vivre avec seulement quatre ponts interprovinciaux?

Comme si de rien n’était

CHRONIQUE / J’écoutais la réunion de la Commission de la capitale nationale, jeudi matin, et je me disais : mais dans quel monde vivent-ils ?

Il était question de transport, un dossier toujours délicat dans la région frontalière d’Ottawa-Gatineau.

On le sait, le fédéral veut construire un nouveau pont interprovincial. Un sixième lien qui viendrait pallier la fermeture prochaine du vénérable pont Alexandra. Et, qui sait, du pont des Chaudières, plus très jeune lui non plus.

La grande question en filigrane étant : est-ce que la région d’Ottawa-Gatineau pourrait vivre avec seulement quatre ponts interprovinciaux ?

Alors on a présenté une mise à jour des études de 2013 sur les ponts. Une présentation qui a duré, quoi, un gros 10 minutes ? Conclusion : rien n’a changé ou presque. La région a encore besoin d’un pont. Et le corridor favorisé est toujours celui de l’île Kettle.

Autre chose qui n’a pas changé : les deux principaux maires concernés ne veulent pas d’un nouveau pont. Selon eux, nouveau pont égal plus de voitures sur les routes. Si le fédéral a de l’argent à investir, a carrément dit le maire d’Ottawa Jim Watson, qu’il l’investisse donc dans le transport en commun ! Un nouveau pont, a-t-il ajouté, n’est pas une priorité du côté ontarien de la rivière. À supposer qu’il l’ait jamais été.

Le maire d'Ottawa, Jim Watson

Le maire de Gatineau Maxime Pedneaud-Jobin pense la même chose — mais sans l’exprimer aussi directement. Il plaide qu’il faut considérer le transport interprovincial dans son ensemble, et non axer la discussion sur la seule question du 6e pont. Il a raison. Mais on sent que son discours en demi-teinte vise à ménager le député fédéral de Gatineau, Steven MacKinnon, champion autoproclamé du sixième pont. Comme je disais, c’est un dossier délicat politiquement. Et ces deux-là auront à travailler ensemble malgré leurs désaccords.

Mais le plus surréaliste, c’était d’entendre ces discussions sur le pont, sur le tramway, se dérouler comme si de rien n’était.

De toute façon, on le sait : rien n’urge plus, aux yeux du maire de Gatineau, que son projet de futur tramway dans l’Ouest. Un projet complexe au-delà de toute imagination. Qui implique de relier un tramway de Gatineau à Ottawa, soit par un tunnel sous le centre-ville, soit en le faisant passer sur Wellington, à deux pas du parlement, avec tout ce que ça implique comme contraintes de sécurité…

Un projet fou, qui implique que le fédéral, les provinces de l’Ontario et du Québec, de même que les villes de Gatineau et d’Ottawa arriveront un jour à se mettre d’accord sur tout.

Mais le plus surréaliste, c’était d’entendre ces discussions sur le pont, sur le tramway, se dérouler comme si de rien n’était.

Sans même évoquer cette pandémie qui bouleverse nos vies depuis la mi-mars.

Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin

C’est finalement un membre du conseil d’administration de la CCN qui a soulevé la question. Et la COVID, messieurs, dames ? Est-ce que vous en avez tenu compte dans l’évaluation de vos grands projets ?

Si 10 000, 15 000 ou 20 000 fonctionnaires fédéraux adoptent pour de bon le télétravail après la pandémie, est-ce que ça changera la donne ?

Est-ce que ça ne retarde pas l’urgence d’un nouveau pont ?

Est-ce que ça nous fait gagner du temps pour la réalisation du nouveau tramway ?

À ces questions brûlantes d’actualité, personne n’a fourni de réponses claires. Peut-être parce qu’il n’y en a pas pour l’instant.

Peut-être faudrait-il ajouter dans l’équation la menace d’une récession mondiale sans précédent, évoquée par le Fonds monétaire international.

Ou encore le fait qu’une agence internationale vient de priver le Canada de sa note de crédit AAA.

Autre point à souligner : les dernières projections font état d’un déficit fédéral post-COVID de 260 milliards. Donc à peu près 100 fois le coût d’un pont interprovincial ou d’un tramway.

On se berce de l’illusion que tout redeviendra comme avant. Si ça s’avère, ce ne sera pas avant un sacré bout de temps.