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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Oscar Anibal Rodriguez
Oscar Anibal Rodriguez

Oscar Rodriguez: des cendres et des questions

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CHRONIQUE / La vie fait parfois cruellement les choses, Oscar Anibal Rodriguez travaillait dans un CHSLD pour que son père, malade, puisse rester dans sa maison, en Argentine.

Et c’est Oscar qui y a trouvé la mort.

Début janvier, on a appris que le préposé aux bénéficiaires du CHSLD Saint-Antoine était décédé de la COVID-19, la maladie ayant fait son entrée dans l’établissement le 10 décembre, à peine quatre jours avant le début de la campagne de vaccination. Depuis, plus d’une trentaine de personnes en sont mortes.

Il ne reste d’Oscar que des cendres.

Et des questions.

Depuis que l’homme de 58 ans a été retrouvé sans vie dans son lit le 2 janvier, des amis et des collègues remuent ciel et terre pour retourner Oscar à son père, 86 ans, qui pouvait être soigné chez lui grâce à l’argent que lui envoyait régulièrement son fils par l’entremise d’un compte bancaire.

Claudia Ortega Plancarte, qui était amie et voisine d’Oscar, est celle que les proches en Argentine ont contactée, inquiets de ne plus avoir de nouvelles. «Je connaissais son père, sa tante dont il était très proche aussi et la personne qui s’occupait de son père. Ils avaient mon numéro en cas d’urgence.» Elle travaille sans relâche pour obtenir les certificats et les documents nécessaires, un véritable parcours du combattant. «J’ai fait la promesse à la famille qu’Oscar retournera en Argentine.» 

Son père et sa tante sont dévastés.

En marge de ses démarches, deux campagnes de financement ont été lancées, une sur Gofundme par Julie Chantal, une collègue du CHSLD St-Antoine, une autre sur Facebook par Max Férandon, qui suivait la formation de préposé aux bénéficiaires avec Oscar à l’école Fierbourg.  Les deux campagnes permettront de payer les frais engendrés, entre autres par la crémation et le rapatriement. S’il reste de l’argent, il sera versé au père d’Oscar pour continuer à être soigné à la maison.

«On prenait l’autobus ensemble, il me parlait de plein de choses, il avait visité plusieurs pays, l’Espagne, l’Italie. Il me parlait de la Patagonie, de la solitude, me raconte Max Férandon. Son père, c’était sa grande source d’inquiétude, il avait fait installer des caméras chez lui pour pouvoir le voir. C’était de l’espionnage affectueux.»

Il veillait sur lui de loin.

Avant de devenir préposé, Oscar gagnait sa vie comme informaticien. Il était allé en Argentine pendant presque un an pour faire adapter la maison de son père, était revenu le 10 janvier, s’était retrouvé sans travail en mars en raison de la pandémie. Sans revenus, sans droit à la Prestation canadienne d’urgence, il a levé la main lorsque le gouvernement a lancé la formation accélérée pour devenir préposé, ce qui lui assurait des revenus intéressants et immédiats.

Mais, malgré son imposante stature, l’homme avait une santé précaire. Des problèmes pulmonaires. «Il avait fait une embolie pulmonaire cet été, indique Max Férandon. Il avait même dû arrêter les cours pendant un bout de temps.» Il en aurait fait une autre auparavant. «Il prenait des anticoagulants depuis quelques années», confirme Claudia Ortega.

Présidente sortante de la coopérative d’habitation où Oscar habitait, Diane Roy était également au courant des problèmes de santé de l’Argentin. «C’est arrivé deux fois qu’il appelle le 9-1-1, que l’ambulance est venue le chercher pour l’emmener à l’hôpital.» Elle était en contact avec lui les jours précédant son décès, le savait atteint de la COVID. «Il n’avait pas de ligne de téléphone, on communiquait par écrit. Le dernier contact, c’était le premier [janvier] en après-midi.»

Il faisait de la fièvre.

Elle se console un peu en se disant qu’il est probablement mort dans son sommeil dans la nuit du 1er au 2 janvier.

Une question se pose : jusqu’où le centre de formation Fierbourg et le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale étaient au fait des problèmes de santé d’Oscar Anibal Rodriguez? Depuis le temps qu’on apprend à connaître ce coronavirus, on sait qu’il est particulièrement dangereux pour ceux qui ont des problèmes pulmonaires. Ainsi, par sa condition, Oscar faisait partie des gens les plus vulnérables.

Que faisait-il à travailler auprès de patients atteints de la COVID?

Impossible de le savoir. «Je vous informe que lors du décès d’un élève, nous ne faisons aucun commentaire», a répondu par courriel la conseillère en communication de Fierbourg, Noémie Drouin. «Le dossier de santé d’un employé est confidentiel», a indiqué l’agente d’information du CIUSSS, Mélanie Noël.

Impossible de savoir non plus si la santé publique a communiqué chaque jour avec Oscar pour s’informer de son état de santé. «J’ai eu la COVID en mai et on m’a appelé tous les jours pour savoir comment j’allais, raconte Max Férandon. Est-ce que ça a été ça dans le cas d’Oscar? Est-ce qu’on a pris de ses nouvelles?» Est-ce que le fait qu’il n’avait pas de numéro de téléphone a pu compliquer le suivi?

Au CIUSSS, on m’a expliqué la procédure. «Lorsqu’un employé du CIUSSSCN est retiré du travail en raison d’un test positif à la COVID-19 […] une série de mesures est déployée pour le soutenir, l’outiller et l’encadrer. Une équipe dédiée (santé publique - RH) prend en charge le suivi personnalisé de chaque employé. Outre l’annonce du résultat et l’enquête épidémiologique, l’employé reçoit verbalement et par écrit les directives, conseils et outils dont il aura besoin. […] De plus, il a en main un numéro de téléphone pour rejoindre rapidement le service des ressources humaines s’il a des interrogations ou d’autres besoins. Par exemple, si l’employé développe des symptômes ou s’il est inquiet sur son état de santé, une infirmière évaluera sa situation.»

Or, il y a un autre problème. Il semble qu’Oscar Rodriguez n’était pas considéré comme un employé par le CIUSSS. Président du syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS de la capitale nationale, Richard Boissinot cherche à éclaircir la situation. «On essaye d’avoir de l’information pour la famille. Au CIUSSS, on nous a dit qu’il n’était pas employé, qu’il était un étudiant et à l’école, on ne nous dit rien.»

Or, en théorie, Oscar ne pouvait pas être en formation après le 18 décembre, date du début du congé scolaire des Fêtes. «Comme tous les étudiants, il devait être en congé scolaire. Alors, s’il travaillait pendant les Fêtes, il devait donc être à l’emploi du CIUSSS», déduit Max Férandon.

M. Boissinot ne comprend pas non plus pourquoi Oscar ne figurait pas sur la liste d’employés. «Ça arrive souvent l’été, quand il y a des étudiants en formation, que le CIUSSS les embauche et ils ont le statut d’employés. Pourquoi est-ce que ce n’était pas le cas pour Oscar? On ne sait même pas s’il était payé, on ne sait rien. Son nom ne figure pas sur la liste des cotisations syndicales. En fait, il n’est sur aucune liste.»

Selon les informations qu’il a obtenues auprès des collègues d’Oscar, il travaillait comme préposé sans aucune supervision. «Il aurait contracté la maladie après avoir été frappé par une résidente, le masque serait tombé. On lui aurait demandé d’aller se faire tester.» Le 24 décembre, il a reçu son test positif, a été retiré du travail.

Un ami d’Oscar à qui j’ai parlé m’a dit qu’il lui avait raconté ces mêmes circonstances comme étant probablement la cause de l’infection.

Quant au vaccin, impossible de savoir pourquoi Oscar Rodriguez ne l’avait pas reçu. À ce même ami, il a dit qu’il ne lui avait pas été offert. M. Boissinot a posé la question mardi lors d’une rencontre avec les ressources humaines. «J’ai demandé si on lui avait offert le vaccin, la réponse que j’ai eue c’est "je croirais que oui, mais je vais vérifier." C’est une réponse typique du CIUSSS.»

Peut-être Oscar ne l’a-t-il pas reçu à cause de ses problèmes de santé, la prise d’anticoagulants étant une contre-indication clairement identifiée par le fabricant Pfizer. «S’il n’était pas assez en santé pour avoir le vaccin, il n’était pas assez en santé pour travailler sur le plancher avec des personnes infectées», résume Max Férandon, qui lui a reçu son vaccin, il fait son stage au Jeff.

En plus, Oscar aurait travaillé 10 jours de suite, 12 heures par jour, la fatigue augmentant aussi les risques de contamination.

Il reste donc encore plusieurs zones d’ombre sur ce qui a conduit au décès de ce gentil colosse apprécié de tout le monde. Tous ceux à qui j’ai parlé m’ont décrit un homme souriant, agréable. «Il était travaillant, généreux, se souvient Diane Roy, qui s’est occupé de ses plantes pendant qu’il était en Argentine. Il était super drôle. Quand il m’écrivait des messages, c’était "madame Diane", "ma super hyper madame Diane".»

Max Férandon en garde aussi un excellent souvenir. «C’était vraiment une bonne personne. Il mérite la vérité.»

Et de rentrer à la maison.