Gilles Vandal
Le président américain Donald Trump a fait de One America News son nouveau réseau d'information préféré.
Le président américain Donald Trump a fait de One America News son nouveau réseau d'information préféré.

One America News et les théories du complot

Chronique / Fondé en 2013 par Charles Herring, One America News (OAN) est un média d’information en mode continu encore récent. Cependant, avec une entrée dans 35 millions de foyers américains et un auditoire évalué à 62 millions, elle se classe déjà au 4e rang — après Fox News, CNN et MSNBC — des chaînes de nouvelles par câble.

OAN cherche depuis quatre ans à augmenter son influence en recourant à une stratégie en cinq volets : couvrir chaque déclaration de Trump, dénigrer les médias traditionnels, minimiser les menaces russes, défendre le programme Make America Great Again et recycler les théories du complot. La stratégie d’OAN est claire. Le réseau vise à rejoindre tous les gens qui ne font pas confiance aux médias grand public, même à Fox News et aux médias sociaux.

L’objectif principal d’OAN consiste à promouvoir les différentes positions dogmatiques de l’extrême droite. Paradoxalement, ce réseau ne rivalise pas avec des médias de gauche, CNN ou les réseaux et journaux traditionnels comme CBS, ABC, le New York Times, le Washington Post ou même The Wall Street Journal. Pour OAN, ces médias sont tous beaucoup trop socialistes. Contre toute attente, son adversaire de prédilection est Fox News. OAN a réussi un tour de force en faisant passer Fox News pour un réseau d’information modéré et centriste.

Une deuxième particularité d’OAN : ce réseau est devenu le pilier conservateur préféré de Donald Trump. En fait, ce dernier se reconnaît encore plus d’affinités avec OAN qu’avec Fox News. Il n’hésite pas à mousser ses cotes d’écoute en exprimant périodiquement sa déception envers l’approche timorée de Fox News. Trump sait pertinemment qu’en attisant cette rivalité, il devient le principal gagnant dans l’affaire.

Par exemple, lorsque Fox News a publié en janvier 2020 un sondage montrant que 51 % des Américains voulaient que Trump soit destitué, ce dernier a exprimé son déplaisir en affichant ouvertement sa préférence pour OAN, allant même jusqu’à affirmer qu’OAN offrait une couverture équitable dans de brillants reportages en plus d’offrir une nouvelle voix cohérente et puissante aux Américains.

Une troisième spécificité d’OAN découle de sa fidélité totale à Trump. Ce réseau ultraconservateur a choisi de diffuser en totalité tout rassemblement organisé par le président. En plus d’accorder d’énormes couvertures à Trump, il s’en fait le défenseur inconditionnel. OAN est littéralement devenu un réseau de propagande ciblant la portion la plus conservatrice de l’électorat américain.

Toutefois, en plus d’être pro-Trump, OAN se démarque aussi comme étant une chaîne adepte des théories du complot. À l’instar de Trump, OAN n’hésite pas à diffuser des reportages ou des nouvelles en ligne sur des complots qu’il présente comme des faits réels, même s’ils s’avèrent ensuite sans fondement. Or, Trump publie ses gazouillis ou tweets sur ces pseudo histoires comme étant des faits réels et avérés.

Le réseau OAN fait régulièrement appel pour sa programmation à des invités ou à des activistes d’extrême droite qui se signalent par leurs fausses allégations, qu’ils partagent de manière simpliste avec le présentateur de nouvelles. En jouant sur la profonde polarisation politique, OAN considère que les « fausses nouvelles » sont tout aussi importantes et valables à traiter que les « vraies nouvelles ».

Mousser les fausses nouvelles ne représente pas pour OAN un problème éthique. Pour cette chaîne, tout n’est qu’une simple question d’opinion et toutes les nouvelles sont en soi biaisées parce qu’elles reposent sur les notions politiques préconçues du présentateur.

S’affichant clairement comme étant pro-Trump, OAN n’a pas hésité en 2016 à répandre le canular du Pizzagate ainsi qu’une théorie du complot impliquant le meurtre présumé d’un aide démocrate. Depuis, OAN soutient des théories du complot aussi variées que celles colportant que le président Obama aurait ordonné d’espionner la campagne de Trump, que Joe Biden et son fils Hunter auraient été fortement impliqués dans une grande histoire de corruption en Ukraine, que le coronavirus aurait été un canular démocrate pour ensuite devenir un complot chinois, etc.

La presse était traditionnellement considérée comme le quatrième pouvoir aux États-Unis. En adhérant aux théories du complot, les médias pro-Trump comme OAN et même Fox News se trouvent à renforcer l’idée qu’il n’y a aucune conséquence juridique ou déontologique à travestir la réalité. Trump, lui-même un théoricien du complot, les encourage à aller dans ce sens. Mensonges, fausses nouvelles, présomptions farfelues font maintenant partie de la nouvelle norme dans le domaine de l’information. Ainsi, les partisans de Trump sont à même de s’inventer une réalité fantaisiste.

Face à la crise du coronavirus, le soutien de Fox News ne suffit plus à Trump. Aussi, il a fait d’OAN son réseau préféré. Ce dernier ne cesse de louanger publiquement le président tout en diabolisant les réseaux traditionnels en tant qu’ennemis du peuple américain. En favorisant essentiellement OAN et Fox News, Trump montre ses vraies couleurs. Il ne défend pas la liberté de la presse comme un droit fondamental. Il veut simplement se faire sans cesse louanger par les médias.

Dans le processus de radicalisation, les individus recherchent des médias qui feront écho à leurs perceptions et à leurs présuppositions et qui confirmeront leurs convictions. Néanmoins, une fois radicalisés, ces individus sont convaincus d’être impartiaux et que ce sont les autres qui sont dans le tort et idéologiquement biaisés. C’est d’ailleurs justement ce tour de force qu’OAN a réussi auprès de la base populaire conservatrice de Trump.

Dans la polarisation qui domine aux États-Unis, les Américains ont tendance à privilégier une chaîne de nouvelles et à y demeurer fidèles. Cette attitude explique la fidélité des partisans de Trump qui prennent leurs informations de Fox News, de Breitbart, d’OAN ou des diverses radios populistes d’extrême droite. Ces différents médias les confortent dans leur croyance que le système à Washington est truqué et qu’ils sont les victimes d’une immense conspiration.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.