Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Al-Anon est un groupe destiné aux proches d’alcooliques. «On ne va pas là pour l’alcoolique, on y va à cause de l’alcoolique.»
Al-Anon est un groupe destiné aux proches d’alcooliques. «On ne va pas là pour l’alcoolique, on y va à cause de l’alcoolique.»

«On éteint toujours des feux»

CHRONIQUE / «J’ai été élevée sous une ligne à haute tension.»

C’est une image.

Quatrième de cinq enfants, Roxanne* a grandi avec deux parents alcooliques, plus trois de ses quatre frères. «J’avais quatre ans, mon grand frère consommait pendant qu’il me gardait, il me disait : “N’en parle pas”, il ne fallait surtout pas en parler, jamais, il fallait que ça reste secret.»

Caché, Tabou.

Elle le voyait bien que ça ne tournait pas rond, que l’argent manquait, que le câble était coupé, les sorties plus rares. «J’avais l’impression d’être assise sur le bord d’un lac et de les regarder se noyer sans pouvoir faire quoi que ce soit.»

L’impuissance.

Même chose pour Roger*, dont le garçon devient une véritable bombe quand il prend un coup. «À l’été 2018, ça a commencé à dégénérer, il devenait de plus en plus violent. À l’automne, il a fait une crise. Il est arrivé à la maison, il se frappait au visage, il frappait mon auto, il a cassé le pare-brise avec son poing.»

Roger, lui, ne savait pas à quelle porte frapper.

Il a consulté avec son fils des psychiatres, des intervenants, il est allé au CLSC, il a fini par obtenir une ordonnance de traitement qui n’aura pas duré plus de 48 heures, jusqu’à ce que son gars finisse par prendre le champ en état d’ébriété, qu’il lève la main sur sa blonde et qu’elle porte plainte pour violence conjugale. «Là, on lui a dit, soit tu t’en vas en cure fermée pendant six mois ou tu vas en prison.»

Il a choisi la cure, est sorti juste avant Noël.

Est-ce qu’il reboira?

Roger ne le sait pas, mais il sait que le choix sera celui de son fils. Il a compris ça en allant chez Al-Anon, un groupe destiné aux proches d’alcooliques. «On ne va pas là pour l’alcoolique, on y va à cause de l’alcoolique, on y va pour retrouver un équilibre. Tu apprends que tu ne peux rien changer, tu peux juste l’accompagner.»

Être là.

«Quand tu es un proche d’une personne alcoolique, tu ne te sens pas pris en considération dans le système. L’alcoolique est encore trop souvent vu comme un ivrogne, alors que c’est une maladie, comme le diabète. Et la personne qui consomme, elle doit faire son propre cheminement à elle.»

Hélène aussi est passée par là, elle qui a passé une bonne partie de sa vie avec un alcoolique chronique, avec qui elle a eu deux garçons. «Tu es toujours pris là-dedans. Quand tu vis avec un alcoolique, tu éteins toujours des feux, tu essayes toujours de tempérer, tu fais toujours les choses à sa place en te disant que tu l’aides.»

Ça ne l’aide pas.

Elle a vécu la même chose avec un de ses fils. «Quand tu surprotèges, tu lui envoies le message qu’il n’est pas capable. Un moment donné, je partais une semaine à Cuba et j’ai dit à mon fils : “Je pars, c’est ta vie, c’est à toi de prendre tes responsabilités.” J’ai appris à ne plus le protéger.»

Son fils a 52 ans, il est abstinent depuis cinq ans.

Elle a compris ça en joignant Al-Anon il y a 28 ans, elle assiste toujours à la réunion du dimanche, même si elle a rompu avec son mari depuis belle lurette, même s’il a arrêté de consommer depuis plus 25 ans maintenant. «Ce que j’ai appris, c’est que tu peux être heureuse, que l’alcoolique boive ou non.»

Elle est heureuse.

Roxanne fait partie d’Al-Anon depuis 10 ans, elle aussi assiste encore aux réunions du groupe «Ouvert», c’est son nom, ils sont une quarantaine. Ça se passe sur l’avenue D’Amours, ça ne s’invente pas. «En parlant, on se rend compte qu’on vit tous la même chose, on se rend compte de notre comportement par rapport à l’autre. […] Quand tu essayes d’aider, tu penses que tu fais pour le mieux, tu le fais par amour. Tu souffres aussi à cause de la situation et tu te dis : “En faisant ça, je vais améliorer mon sort”, mais c’est le contraire, tu tombes dans le trou avec…»

Et ils s’en sortent ensemble. «On ne parle pas de l’alcoolique, on parle de ce qu’on vit, explique Hélène. On apprend à avoir de la compassion pour nous-mêmes, on parle de nos rechutes : quand tu te remets à contrôler, quand tu te remets à payer… c’est ça, nous, nos rechutes.»

Chaque réunion finit par un Notre Père. «C’est peut-être une chose qui peut déranger certaines personnes. Moi, ça va, je suis croyant.»

Roger n’a qu’un regret, ne pas en avoir entendu parler avant. «J’ai rencontré plein de personnes, des policiers, des médecins, des psychiatres, des intervenants, personne ne m’a parlé d’Al-Anon. On me disait qu’il fallait que je prenne soin de moi, mais je ne savais pas comment faire.»

Il le sait, maintenant.

C’est Justine qui l’a accueilli un des soirs où on invite les p’tits nouveaux, une formule moins imposante que la réunion du dimanche.

Hélène, récemment, a fait la même chose avec une femme de 80 ans. «Il n’y a pas d’âge. Cette femme-là est arrivée avec sa canne, elle a vécu avec un mari alcoolique toute sa vie, elle a eu un fils alcoolique aussi.» Elle a parlé de ce qu’elle a vécu, peut-être pour la première fois de sa vie. 

«Elle a dit : “Ça fait du bien.”»

* Prénoms fictifs

Le site Web d’Al-Anon: al-anon-alateen-quebec-est.ca