Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le ministre de l'Éducation Jean-François Roberge
Le ministre de l'Éducation Jean-François Roberge

Suivre le ministre, c’est du sport

CHRONIQUE / Mercredi soir dernier, 26 août, 21h29, je reçois un courriel de la directrice de l’école secondaire de mon grand, nous sommes 34,5 heures avant la rentrée.

Plus rien ne tient.

Le matin, ceux qui dirigent des écoles où il y a des concentrations sportives et artistiques ont appris – ou plutôt compris – que leur plan ne tenait plus la route. «Ce matin, le ministre de l’Éducation M. Jean-François Roberge laissait entendre qu’il n’y aurait pas de programmes sports-arts-études cet automne, a écrit Elizabeth Fortin aux parents. Nous avons tous été surpris par cette déclaration. Nous croyons qu’il y a une méconnaissance de la structure des programmes sports-arts-études.»

On sent qu’elle a essayé de mettre des gants blancs.

On sent aussi qu’elle fulmine.

C’est le branle-bas de combat. «Les organisations concernées se mobilisent présentement pour faire comprendre au ministre qu’il faut trouver des solutions alternatives, car celle-ci est inacceptable. Les directions générales des centres de services scolaires de la province se rencontrent, les responsables Sport-Études des écoles se parlent, la Direction des sports, du loisir et de l’activité physique est en constante discussion avec l’équipe du ministre et les fédérations sportives québécoises se mobilisent présentement.»

Avant la rentrée, l’école a fait ses devoirs. «Chaque discipline connait et applique les directives sanitaires émises par leur fédération. Notre direction générale est bien au fait de la situation et nous appuie. En Sports-Arts-Études, les élèves auront leur bulle scolaire (leur groupe-classe) et leur bulle disciplinaire qui seront constantes, jour après jour.»

On promettait de monter jusqu’aux plus hautes instances.

Les directions d’écoles n’ont pas été les seules à tomber des nues, les parents aussi, ça fait depuis le début de l’été que les enfants ont repris les entraînements et les matchs, avec quelques ajustements sanitaires évidemment, et aucun cas d’infection à la COVID-19 n’a été déclaré depuis.

Et là, tout à coup, le ministre Roberge met le holà. Il a dit : “pas de sport ou d’activités parascolaires en dehors de la bulle-classe jusqu’au 1er octobre, on verra après si tout se passe bien.”

Même si ça continue en dehors de l’école.

Et que ça se passe bien.

Je n’insisterai pas sur l’illogisme de cette décision, d’autres l’ont fait avant et très bien, le fait est que cette décision venait tout chambouler à 34,5 heures de la rentrée. Dans les programmes de concentration où les élèves passent presque la moitié du temps de classe à pratiquer leur discipline, on n’avait même nulle part où mettre les élèves.

Et pas de profs non plus.

Le premier ministre François Legault a coupé la poire en deux et annoncé la reprise des activités le 14 septembre «si tout se passe bien», mais ça ne change pas le fond de l’histoire, le ministre de l’Éducation a la fâcheuse manie de prendre tout le monde par surprise lorsqu’il prend une décision.

Plus surprenant encore, Jean-François Roberge a laissé entendre que la mise en veilleuse des sports et des activités parascolaires figurait déjà dans son premier «plan de match» du 16 juin et dans sa mise à jour du 10 août, qu’il aurait fallu comprendre entre les lignes que ça n’entrait pas dans le concept de bulles.

C’était tellement clair que personne n’a compris ça.

Jusqu’à la veille de la rentrée.

Au début de la pandémie, on pouvait comprendre que le ministre Roberge était pris de court par la situation, même s’il aurait dû éviter que les professeurs et les directions apprennent ses décisions en regardant les nouvelles et qu’ils se sentent placés devant le fait accompli. Mais maintenant, après presque deux mois où la fameuse courbe est restée aplatie, où l’expérience des camps de jour – et des sports «civils» – a été concluante, rien ne justifie autant d’improvisation.

Évidemment, ce n’est pas la fin du monde, aucun élève ne mourra d’avoir été privé de sa discipline sportive ou artistique ou de son activité parascolaire pendant quelques semaines, – on se souvient d’Yves Bolduc, alors ministre de l’Éducation, qui avait dit qu’aucun enfant n’allait mourir de manquer de livre à la bibliothèque de l’école – mais il ne faut pas sous-estimer l’importance que ça peut avoir pour certains élèves.

La différence entre décrocher ou pas.

Parce que l’école n’a pas le monopole de l’apprentissage. «Pour moi je n’ai connu que le sport d’équipe au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d’espoir et de solidarité qui accompagnent les longues journées d’entraînement jusqu’au jour du match victorieux ou perdu. Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités.» 

C’était Albert Camus, en 1959.