Nour, Hanan, Nadia et Fatima. Nadia est psychologue, elle est intervenue auprès de la majorité des victimes de la tuerie de la Mosquée.

S'intégrer autour de la table

CHRONIQUE / «J’ai trop souffert pour m’intégrer, j’ai voulu faire quelque chose pour que ce soit plus facile pour elles.» Nour Saïm-Al Dahr est arrivée de Syrie à 15 ans, en 1967.

Quand elle est débarquée du Queen Frederica avec sa famille à Halifax, avec leurs 36 valises et trois chandeliers Louis XV, elle était une immigrante comme les autres. Elle a dû recommencer de la case départ. Elle a simplifié son nom pour Nour Sayem, s’est fait une vie à elle, s’est trouvé du boulot.

Elle a jeté l’ancre à Québec il y a 40 ans, c’est sa ville.

Elle y a élevé ses deux enfants.

Elle est retournée une seule fois dans son pays, en 1972, a marié un Québécois l’année suivante. Elle pensait avoir fait la paix avec tout ça. «Je pensais avoir enterré mon pays, mais il est revenu à moi par les réfugiés, en 2016. J’agissais déjà comme mentor pour des immigrants et lorsque les réfugiés sont arrivés, c’est venu chercher mon côté émotif. Je me suis dit : “Il faut que je fasse quelque chose.”»

Elle a voulu bâtir des ponts pour les femmes. «Je savais qu’elles aimaient la cuisine, j’ai fait un projet autour de ça.»

Autour de la table.

Elle a invité les femmes à une première réunion un vendredi soir d’hiver, une seule est venue. «Hanan est partie toute seule de Sainte-Foy jusqu’au centre multiethnique au centre-ville, en autobus. Elle était là parce qu’il fallait être là… et elle a appelé les autres pour leur demander pourquoi elles n’étaient pas là!»

Elles étaient une quinzaine à la rencontre suivante.

Le projet s’appellerait simplement Les Aliments ensemble, ça résume tout. Forte de son doctorat en science des aliments de l’Université Laval et de ses expériences dans le milieu des affaires, Nour a fait des démarches auprès de différents organismes, elle a fondé un premier conseil d’administration.

Elle est allée chercher différents partenaires pour financer la production et verser aux femmes un salaire.

Leur accréditation du MAPAQ en poche, huit femmes se sont mises aux fourneaux, mitonnant des plats — et des desserts — qu’elles avaient l’habitude de cuisiner chez elles. Il en reste cinq aujourd’hui. «Elles sont sûres et fières de ce qu’elles font.»

Je retiens le mot «fières».

Nour ne s’est pas lancée tête baissée dans cette galère. «Nous avons fait une étude de marché, et nous avons été en rupture de stock pendant deux ans! Il y a de la place pour des produits comme ça, surtout avec notre mission d’intégration. La première année, Hanan et Fatima allaient vendre les produits au marché avec un interprète et la deuxième année, elles y allaient toutes seules…»

Elles apprivoisent tranquillement leur nouvelle vie. «Aliments ensemble, c’est l’école de la vie. Il n’y a pas de certificat ni de diplôme, mais je suis convaincue que ça va les faire grandir. Elles iront peut-être vers un autre emploi après et c’est tant mieux. Notre rôle, c’est de les intégrer.»

Nour sait que le chemin peut être long, elle les y accompagne. Un pas à la fois. De très petits pas. Un exemple, pour le premier souper de financement l’année dernière, la moitié des femmes n’y étaient pas, parce qu’on servait du vin. Elles y étaient toutes cette année. «Il y en a même qui ont bu du vin sans alcool…»

De petits pas, je vous dis.

«Ces femmes-là n’étaient pas habituées à travailler, et maintenant elles le font par plaisir. Elles aiment aller au marché, elles aiment le contact avec les gens.»

À part de rares exceptions, c’est réciproque.

«J’admire ces femmes-là, elles sont fortes, ce sont des exemples de résilience. Ce n’est pas tant le biscuit qu’elles cuisinent qui est important, mais l’évolution qu’elles font. […] Parfois, je me suis sentie comme à la Croix-Rouge, il y a tant de blessures cachées. J’ai mis de la lumière dans leur noirceur et elles ont mis de la lumière dans la mienne.»

Nour s’est revue, 50 ans plus tôt.

Après plus de deux ans à prendre ces femmes par la main, le temps est venu pour Nour de céder sa place, de les laisser tranquillement voler de leurs propres ailes. Elle a confié la coordination d’Aliments ensemble à Dalila, qui se retrouve avec le même défi que bien des employeurs, trouver de la main-d’œuvre.

«On voudrait doubler», passer de cinq à dix cuistots. 

Nour calcule qu’avant longtemps, Les Aliments ensemble pourraient être rentables et ne plus dépendre de subventions. Elle aimerait aussi que des gens d’autres origines se joignent à l’aventure avec leurs mets, leurs saveurs.

Plus on sera autour de la table, mieux ce sera.

Nour pense aux hommes aussi, aux maris de ces femmes qui sont encore plus déstabilisés qu’elles. «Ils n’ont plus le rôle de pourvoyeur qu’ils avaient là-bas. On ne leur reconnaît aucune compétence, on ne leur donne aucun rôle. Ces hommes-là ont besoin d’aide, encore plus que les femmes, pour donner un sens à leur vie.»

Ils n’ont que la mosquée. «Ça les aide un peu, mais ce n’est pas assez.»

Surtout dans une optique d’intégration.

Nour a écrit et publié un livre où elle raconte son histoire, Ma vie entre figuier et érable. Elle y raconte le choc des cultures et la nécessaire intégration à la société d’accueil. Elle en a connu toutes les étapes, et de savoureuses anecdotes, comme celle-ci en 1967, peu de temps après leur arrivée :

«Pendant ce temps, un prêtre s’est approché de mon père pour lui souhaiter la bienvenue. Il était vieux et je pense qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience avec les étrangers. Il lui a demandé :

- Bienvenue, cher enfant, est-ce que vous êtes catholique ou protestant?

- Non, nous sommes musulmans, a répondu mon père.

- Oui, je sais. Mais catholique ou protestant?»

Pour plus d’information : alimentsensemble.com