Dans Le Post de Steven Spielberg, des journalistes mettent la main sur des documents top secret du ministère de la Défense, en 1971 en pleine Guerre du Viêtnam, qui révèlent que les gouvernements ont menti pendant des années, en toute connaissance de cause.

Servir les gouvernés

CHRONIQUE / Ce que j’ai fait pendant mes deux mois de vacances? Rien d’extravagant et c’était un peu ça l’idée.

Je suis allée au cinéma toute seule, ça faisait des lunes.

Tenez, jeudi dernier, j’ai vu Le Post de Spielberg, question de me remettre dans le bain, de raccrocher tranquillement. C’est une histoire vraie, ça se passe en 1971 en pleine Guerre du Viêtnam, des journalistes mettent la main sur des documents top secret du ministère de la Défense, qui révèlent que les gouvernements ont menti pendant des années, en toute connaissance de cause.

Le gouvernement Nixon, évidemment, fait tout pour les museler.

L’affaire des Pentagon Papers s’est rendue en Cour suprême, le New York Times et le Washington Post défendaient la liberté de presse, à laquelle le gouvernement américain opposait la sécurité nationale.

À six juges contre trois, le plus haut tribunal du pays a donné raison aux journaux. 

Dans sa décision, un des juges a rappelé un principe fondamental. «Dans le premier amendement, les pères fondateurs ont donné à une presse libre la protection qu’elle doit avoir pour remplir son rôle dans notre démocratie. La presse ne doit pas servir ceux qui gouvernent, elle doit servir les gouvernés.»

Au Canada, c’est dans l’article 2 de la Constitution.

Au-delà des manœuvres malhonnêtes, les Pentagon Papers ont surtout révélé un gouvernement obsédé par son image, qui envoyait des milliers d’Américains se battre pour sauver la face.

Pas les Vietnamiens du Sud.

On apprend que 70 % des décisions étaient prises en fonction de ce que Washington aurait l’air. 

Chez nous aussi, les élus travaillent fort pour sauver la face. Juste à penser à la publicité qui tourne à la télé que le gouvernement Couillard paye avec l’argent des contribuables — l’argent des gouvernés —, pour marteler que le système de santé et que les écoles ne se sont jamais aussi bien portés.

Pendant qu’il soigne son image, le gouvernement ne soigne pas les Québécois comme il le devrait. 

Et il y a toute cette saga de l’UPAC, de ces fuites qui ont révélé des informations compromettantes sur une possible intervention politique dans une enquête qui risquait de taper dans le nid de guêpes. Ça et des informations sur les rouages du financement politique, des accointances entre des ministres et ceux à qui ils octroient de généreux contrats. 

Clairement d’intérêt public.

On a fait quoi? On s’est retourné vers les journalistes d’enquête pour qu’ils révèlent leurs sources.

L’avocat Jacques Larochelle a plaidé la semaine dernière pour faire comparaître Marie-Maude Denis et Louis Lacroix, sous prétexte qu’il était essentiel de connaître leur informateur. Le juge André Perreault a refusé, l’avocat n’ayant pas «démontré que l’intérêt public dans l’administration de la justice l’emporte sur l’intérêt public à préserver la confidentialité des sources journalistiques».

Maître Larochelle a aussitôt porté la décision en appel.

La cause est importante, chaque brèche faite à la protection des sources est un verrou qui saute et, sans protection des sources, aussi bien se contenter de faire des articles sur l’intolérance au gluten. Sans protection des sources, pas de révélation sur l’industrie de la construction, pas de commission Charbonneau.

Pas de Panama Papers.

Les filous vont filer le parfait bonheur. Ils n’attendent que ça, que les journalistes se tiennent à carreau.

C’était vrai en 1971, c’est toujours vrai aujourd’hui, la presse dérange quand elle expose ce qui devait rester caché. Quand elle révèle des manigances, des combines, des entourloupettes. Quand elle rappelle à l’ordre ceux qui gouvernent, quand ils oublient pourquoi ils sont là.

Servir les gouvernés.