Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le «vrai» marathon du Pace du bonheur était dimanche, la journée où ça devait se passer à Rimouski. Des coureurs aux quatre coins du Québec se sont donné le départ à 8h.
Le «vrai» marathon du Pace du bonheur était dimanche, la journée où ça devait se passer à Rimouski. Des coureurs aux quatre coins du Québec se sont donné le départ à 8h.

Ne craignez pas d’être lent

CHRONIQUE / Ceux qui me connaissent vous le confirmeront, je n’ai jamais été sportive, à part quelques saisons de baseball au parc Saint-André quand j’étais enfant. Les seuls souvenirs que j’en ai sont d’avoir fait perdre mon équipe.

Je préférais de loin regarder les matchs des Expos à la télé, je les enregistrais avec mon vidéo Granada, j’ai décroché à la grève des joueurs en 1994.

Pour une fois qu’on avait une chance.

Toutes mes tentatives de faire du sport ont lamentablement échoué, le patinage artistique parce que je patine d’un seul pied, la natation parce que mes bras sont tellement de force inégale que j’avance en diagonale, en «petit chien». J’ai essayé le gym, le workout, la zumba, le bodyfit, je n’ai ni la motivation de faire ça toute seule chez moi ni la discipline de me pointer à une heure précise pour suer dans une salle entourée de monde et de miroirs, au rythme d’une musique trop forte à mon goût, que j’ai peine à suivre.

Je vous dis, une catastrophe.

Seule exception, la randonnée en montagne, je peux m’arrêter en chemin et il y a une récompense au bout, généralement une vue magnifique. J’ai fait quelques belles randos au fil du temps, la Chilkoot Trail au Yukon et le Torres del Paine en Argentine, j’en garde de précieux souvenirs.

Plus près, j’aime bien le mont Wright et le parc de la Jacques-Cartier.

Quand j’ai rencontré Nathalie Bisson en 2016 pour qu’elle me raconte comment elle est passée de fille de 36 ans condamnée en 2002 au fauteuil roulant à une marathonienne neuf années plus tard, je me suis dit que ça pourrait inspirer plein de gens qui auraient le goût de se mettre à bouger, peu importe leur condition.

Ça a même donné un livre au printemps 2019, Le Pace du bonheur : courir et vivre pour soi, qu’on a écrit ensemble. 

Dès le premier jour où je l’ai rencontrée, Nathalie m’a parlé de son rêve qu’il y ait au Québec un premier «vrai» marathon au Pace du bonheur, où on se fout du temps. Le Pace, c’est le rythme, et l’idée, c’est de parcourir les 42,2 kilomètres aussi rapidement qu’on peut, sans se comparer aux autres.

De l’anti-performance, en somme.

Ce premier marathon du Bonheur devait avoir lieu cette année à Rimouski, c’est là où Nathalie a fait son premier marathon – elle en fait six autres après dont celui de Paris –, elle a donc toujours eu une histoire d’amour avec Rimouski. Il était logique que son premier marathon «sans chrono» ait lieu là.

Et je ne sais pas pourquoi, je m’y suis inscrite.

Alors que je n’ai jamais couru.

Nathalie a embarqué dans son projet la Clinique du coureur qui a fait un programme d’entraînement pour tous ces gens comme moi qui partaient avec deux prises, je l’avais fait souvent au baseball. Un programme de 29 semaines qui commençait le 24 février par six minutes, en alternant une minute à la course, une minute à la marche.

Six minutes.

Je me souviens très bien de ce jour-là, j’ai commencé en sortant du bureau, avec mes bottes d’hiver Saute-Moutons, mon manteau en duvet et mon sac à dos, je me suis mise à courir comme si j’étais pressée. Je suis arrivée à la maison à bout de souffle, je me demandais bien comment j’allais courir 42 kilomètres.

J’ai continué, j’ai suivi le plan, huit minutes, dix, douze. J’ai troqué quelques jours plus tard mes hautes bottes contre mes bottes de rando, puis contre des espadrilles. Je me suis fait un «parcours», je longeais la 4e avenue vers le nord jusqu’à atteindre la moitié du temps, puis je faisais demi-tour.

Mes gars trouvaient ça bizarre de me voir partir courir.

Je pense qu’ils étaient fiers.

Le dimanche, il y avait la longue sortie où on devait parcourir toujours plus de kilomètres pour l’endurance, mais je me suis vite rendu compte que mon corps n’aimait pas les «longues», qu’il prenait un temps fou à s’en remettre. Après le dimanche du 13 kilomètres, j’ai décidé de faire seulement des cinq kilomètres, quelques fois par semaine, jusqu’au grand jour.

L’idée était de garder la forme, de tout donner pour le 42.

Mais la COVID est venue jouer les trouble-fête, le marathon de Rimouski qui était prévu le 13 septembre a été annulé, comme tous les autres marathons au Québec. Qu’à cela ne tienne, Nathalie a organisé un marathon «virtuel», seuls, mais tous ensemble, où tous ceux qui avaient le goût pouvaient continuer à s’entraîner.

On a été 300 sur 500 à s’inscrire, elle a fait faire des dossards et des médailles, qu’elle nous a envoyés par la poste.

J’allais donc courir -et marcher- mes 42 kilomètres comme je m’étais entraînée, seule. Je suis partie un mercredi matin, le 2 septembre, j’avais gardé la date de mon marathon secrète, c’était entre moi et moi. J’ai enfilé trois cafés, un muffin aux bleuets, et je suis partie sous la pluie battante. J’avais un parcours d’un peu plus de cinq kilomètres que je devais faire huit fois, j’ai changé trois fois de chandails et j’ai même dû changer d’espadrilles à mi-chemin tellement elles étaient trempées. 

Quand mon grand est rentré de l’école il m’a demandé ce que j’avais fait aujourd’hui, je lui ai répondu «un marathon».

Sa mère était marathonienne.

Mais le «vrai» marathon du Pace du bonheur, c’était dimanche, la journée où ça devait se passer à Rimouski. Des coureurs aux quatre coins du Québec se sont donné le départ à 8h avec Nathalie au bout de sa caméra qui courait aussi, à partir de chez elle, huit fois une boucle de cinq kilomètres. 

Elle avait donné rendez-vous chez elle à ceux qui voulaient courir avec elle, il y avait même une arche dans son entrée pour le fil d’arrivée.

Alors, pendant toute la journée de dimanche, des dizaines de personnes ont partagé des photos d’elles avec leur médaille au cou, leur sourire dans la face. Elles avaient franchi la distance qu’elles s’étaient fixée, en courant et en marchant, en prenant le temps qu’il leur a fallu pour y arriver.

Nathalie aussi a réussi.

Il y en avait beaucoup comme moi, des pas-sportifs-pour-cinq-cennes, qui ont réussi ce qu’ils ne croyaient jamais être capable de faire. Et qui vont continuer à bouger, parce que ça fait du bien. Ce sera peut-être en courant, en marchant, en pédalant, et toujours sans se comparer à personne.

Il y a ce proverbe chinois que j’aime bien : ne craignez pas d’être lent, craignez d’être immobile.

Tout est là.