Mylène Moisan
Le médecin ne pourra jamais être certain à 100 %, et ça fait partie du métier.
Le médecin ne pourra jamais être certain à 100 %, et ça fait partie du métier.

L’urgence ou comment gérer le risque

CHRONIQUE / «On traite les gens à partir de probabilités, de données probantes et aussi d’études qu’on essaye d’appliquer le mieux possible dans notre travail. Mais on travaille avec des humains, pas avec des machines.»

Chaque fois qu’une personne se présente à l’urgence, Samuel doit rapidement se faire une tête sur ce qu’elle a.

Surtout ce qu’elle n’a pas.

Le médecin d’urgence ne connaît rien de la personne qui est devant lui, il lui pose des questions – quand elle est capable de parler – sur ce qui l’amène là, sur son état de santé en général et sur d’autres choses qui pourraient être des facteurs de risque. Il fait passer des tests ou des examens au besoin.

Après, Samuel tranche. Il pose un diagnostic et il décide de la suite, entre autres si la personne peut repartir à la maison, si elle doit être hospitalisée, gardée en observation ou envoyée en salle d’opération. «Dans notre questionnaire, on cherche s’il y a déjà eu des complications, on cherche à éliminer les scénarios graves. C’est une photo qui est prise dans le temps, on n’a pas le contrôle absolu. C’est pour ça qu’on fait la recommandation à une personne qu’on retourne de revenir si son état s’aggrave.»

Puis il passe au suivant.

Le médecin ne pourra jamais être certain à 100 %, et ça fait partie du métier. «Il faut toujours vivre avec l’incertitude. Dès le début de nos études, on apprend à gérer avec des probabilités.» Des fois, un patient tombe dans la marge d’erreur. «Quand c’est grave, c’est sûr que ça nous atteint. Le médecin, il va se dire «est-ce que j’aurais pu faire les choses autrement?» C’est un réflexe normal.»

J’ai discuté avec Samuel à la suite de l’histoire que je vous ai racontée le mois dernier à propos d’un jeune homme qui s’est présenté à l’urgence pour une douleur à un mollet, qui en est ressorti avec des comprimés, qui est mort d’une embolie pulmonaire quelques heures plus tard.

Ses parents restent avec cette même question : est-ce que les choses auraient pu être faites autrement?

C’est un réflexe normal. 

«Je comprends leur façon de réagir, je suis parent moi aussi. Presque chaque semaine, je dois annoncer un décès, par exemple une mère pour son fils. Ce n’est pas facile à faire, avec leurs émotions, avec mes émotions, de leur expliquer. J’aime pouvoir les revoir quelques jours après pour pouvoir en reparler et répondre à leurs questions.»

Pour qu’il ne reste pas des «peut-être» ou des «si» qui empêchent la cicatrice de se refermer, le deuil de se faire.

Dans le cas du jeune homme, l’hôpital a laissé ses parents en plan, avec un fils qu’ils venaient de perdre et des «pourquoi». Dans son rapport, le coroner recommande d’ailleurs que le Comité de l’évaluation de l’acte médical de l’hôpital procède à une révision du dossier médical dans le but de valider que le traitement médical choisi était approprié dans les circonstances.»

Il faut tout faire pour s’assurer que tout a été bien fait.

Sinon, il faut le savoir aussi.

L’idée est de voir si le médecin a pris la bonne décision, toujours à partir des probabilités. «S’il a calculé que le risque de complication était bas, il a opté pour le traitement à la maison, c’est le cas pour 95 % des caillots. Même pour un caillot aux poumons, ça peut être traité à la maison si le patient va bien.»

Et, dans la presque totalité des cas, tout entre dans l’ordre.

«Si on garde tout le monde à l’hôpital au cas où, ça amène d’autres risques, des risques d’infections, des risques de surcharge du système. On se retrouve encore à gérer le risque.» On ne s’en sort pas.

Mais au-delà des probabilités et des protocoles, le médecin peut avoir une «subtilité clinique. C’est l’art de la médecine, c’est le fait d’avoir un «gut feeling», de pouvoir déceler des choses. Un jeune médecin peut avoir ça très tôt, et ça s’apprend aussi avec le temps. Parce que devant nous, ça reste des humains.»