Mylène Moisan
De gauche à droite, Francine Blackburn, Andrée Lehoux, Hélène Verreault, Lise Lehoux et Christiane Théberge.
De gauche à droite, Francine Blackburn, Andrée Lehoux, Hélène Verreault, Lise Lehoux et Christiane Théberge.

Les berceuses de cœurs

CHRONIQUE / Je ne suis pas allée au dîner de Noël qu’elles ont préparé avec amour pour des hommes, des femmes et des enfants qui en ont bien besoin.

D’amour autant que du reste.

Sinon plus.

Ce dîner, ce moment, leur appartient. Je me voyais mal être là à les observer, à leur demander comment ils se sentent devant une assiette débordant de bonne bouffe, oubliant leur quotidien pendant quelques heures.

Je suis allée la veille.

J’ai répondu à l’invitation de Claire Voyer, elle a fondé il y a huit ans un petit groupe de femmes, elles sont 12, qui donnent de leur temps pour les autres. Elles se sont même trouvé un joli acronyme, Gaitée, «Groupe d’altruistes, imaginatifs, talentueux, émerveillés et enjoués».

C’est rare que j’aime un acronyme.

Toujours est-il que la gang de Claire avait rendez-vous le samedi au sous-sol du Relais d’espérance sur la 4e Avenue à Limoilou pour popoter et préparer la fête du lendemain, on attendait 68 hommes, 44 femmes, 4 enfants. «Pour certaines personnes, ce sera leur seule fête de Noël», me dit Claire.

Quand je me suis pointée, le ragout de pattes et de boulettes — 391 précisément — mijotait, deux dames étaient affairées à fabriquer les sandwichs aux œufs, on avait terminé la précuisson des petites saucisses entourées de bacon.

Un classique «très couru» chaque année.

Ça sentait bon, ça riait, Claire m’a présentée à ces femmes qu’elle a d’abord connues à l’unité de soins palliatifs de l’Hôtel-Dieu, où elles étaient bénévoles, où elles donnaient de leur temps pour adoucir un peu la mort. Quand Claire a eu l’idée de cette escouade, elles l’ont toutes suivie.

Claire insiste, ce n’est pas le groupe de Claire, c’est le club Gaitée. Une femme me regarde, «c’est le groupe de Claire».

Elle en est l’âme.

Toujours est-il que depuis huit ans, elles vont là où on a besoin d’elles, où elles peuvent faire une différence. Lorsqu’elles débarquent quelque part, elles ne font rien à moitié, comme pour ce dîner de Noël où elles ont pensé à tout jusque dans les moindres détails, jusqu’aux nappes en papier de l’an dernier sur lesquelles les gens avaient écrit des phrases, que Suzanne a récupérées pour faire des boules de Noël.

Leurs mots devenus œuvres d’art.

Ces «12 femmes gâtées par la vie», c’est Claire qui le dit, mettent leurs talents et leurs contacts en commun pour «bercer les cœurs» de gens qui n’ont pas eu leur chance. Chaque fois qu’elles vont quelque part, elles trouvent des commanditaires pour tout, du porc de chez IGA aux cartes-cadeaux Tim Hortons. «C’est comme donnez au suivant, avec plein de partenaires!»

Chaque dollar qu’elles ramassent, entre autres par leur «gros marché aux puces» annuel, va aux autres. «On ne garde absolument rien.»

Depuis 2011, Gaitée a entre autres égayé la vie de jeunes au Carrefour des enfants de Saint-Malo, d’élèves atteints d’autisme, de finissants à la maison Dauphine, de femmes à la Maison de Marthe, d’hommes à la Maison Revivre. «Il faut attacher du sens à nos vies, nous sommes des berceuses de cœur. Et nous avons du fun en faisant ça!»

Ça crève les yeux.

Parce que des cœurs à bercer à Québec, il y en a plus qu’on pourrait penser. Les banques alimentaires ne fournissent plus à la demande, les centres d’hébergement affichent complet, tellement qu’ils doivent parfois refuser des gens. «Une fois, il y a une dame qui m’a demandé pourquoi j’aidais les autres comme ça, je lui ai répondu : “parce que je n’ai jamais eu à coucher dans une ruelle”.»

Claire sait très bien qu’il faudrait plus qu’un dîner pour ces gens qui tirent le diable par la queue. «Je sais qu’on ne changera rien à leur univers, mais si on peut faire une journée où il y aura eu un peu de magie, c’est au moins ça.»

Et elles ne lésinent pas sur la magie. «Ce n’est pas parce que ces gens-là sont dans le besoin qu’ils ne méritent pas un repas dans la délicatesse, fait avec soin. Nous pourrions nous contenter de moins et se dire “ils vont être contents pareil”, mais non, on s’emballe, on veut toujours en faire plus. C’est Noël, c’est l’abondance!»

Et cette année, les convives auront une surprise de plus, les femmes ont fait une collecte de sacs usagés de toutes sortes, elles en ont amassé presque 300, en ont rempli 120 qu’elles remettront au dîner. Claire me les a montrés, tous bien décorés et cordés dans une armoire. «Dedans, on a mis des lainages qu’on a ramassés dans notre campagne “donnons une seconde vie aux textiles”, on a des tuques, des foulards, des gants, les gens nous disent que c’est de ça dont ils ont besoin. Ça et des choses pratiques, comme de la pâte à dents, des brosses à dents...»

L’an passé, un homme est allé voir Claire à la fin du dîner. «Il m’a demandé s’il pouvait partir avec le reste de la bûche, je lui ai dit qu’il n’y avait pas de problème, qu’elle se conserverait bien au frigo. Il m’a dit : “merci, je n’ai pas de frigo, mais je vais ouvrir la fenêtre pour la garder au frais”…»

Il a pris aussi une petite chandelle, pour la magie.