Gilles Savard a travaillé à l’hebdomadaire Voir pendant cinq ans, jusqu’en 1998, période durant laquelle il a photographié des gens connus. Depuis 2016, il «documente la vie» en photographiant des personnes inconnues.

La vraie beauté du monde

CHRONIQUE / Si vous cherchez Gilles Savard dans Google, vous trouverez un agent d’immeuble, un prof de Polytechnique. Presque rien sur le photographe. Il est dans le réel.

C’est sa matière première, c’est là qu’il puise son inspiration, au coin d’une rue, dans une shop de bicycles. Quand il est passé devant le salon de barbier René sur Marie-de-L’incarnation, il s’est arrêté sec. «Je vois ça, je dois prendre une shot, c’est plus fort que moi. Parce que ça va bientôt disparaître.»

Quand il appuie sur le déclencheur, il «documente la vie».

Il fait ça depuis 2016, quand il s’est remis à la photo, qu’il avait laissée au tournant du millénaire. «Quand le numérique est arrivé, j’ai tout lâché, la qualité n’était pas là. Ça aurait coûté 30 000 $ pour tout m’équiper, ça ne valait pas la peine.»

Il vivait de sa caméra depuis des années, il a travaillé à l’hebdomadaire Voir pendant cinq ans, jusqu’en 1998, à tirer le portrait des artistes qui allaient faire la une. «Ma première job, je l’ai faite au pied levé, c’était Josée Deschênes, pour la pièce Sainte Carmen de la Main, elle venait juste d’avoir le rôle dans La Petite vie, elle s’en allait là…»

Quand elle pose pour Gilles, elle ne sait pas à quel point sa vie est sur le point de changer, qu’on ne l’appellera plus Josée, mais Creton.

Il y a des artistes plus difficiles que d’autres à immortaliser, certains sont fidèles à leur réputation, comme Plume. «Lui, il n’était pas facile, mais c’est un faux grognon. J’avais dit au serveur de lui apporter un cognac, j’ai pris la photo quand le cognac est arrivé. Je n’avais pas de deuxième chance.»

C’est lui qui l’a payé, comme dans la chanson.

Il a aussi fait Robert Charlebois, il avait reçu la commande de lui faire porter un chandail des Nordiques. «Il ne voulait pas le mettre, le gilet. À la fin de la séance, je lui ai montré ma guitare Vox [une guitare de collection] que j’avais apportée et je lui ai dit : “Je te la prête si tu mets le chandail…” J’ai eu six shots, il l’a enlevé vite!»

Il y en avait une bonne.

Gilles développait ses pellicules en chambre noire, il faisait lui-même ses chimies qu’il importait de New York. Il a eu la piqûre de la photographie à 14 ans quand une de ses tantes lui a donné en cadeau «un premier kit de chambre noire cheap avec un [appareil] format 127 avec flash intégré».

Il est fascinant de voir une photo se révéler.

C’est la photo de Charlebois que Gilles a choisie pour l’affiche de l’exposition qu’il s’est organisée au théâtre Périscope, où une soixantaine de portraits en noir et blanc occupent les deux étages, jusqu’au 19 octobre. 

En haut, des gens connus photographiés dans sa période argentique. 

En bas, des inconnus, en numérique.

Je suis passée vite avec lui en haut, on est restés longtemps en bas, j’avais plus de questions à poser sur les inconnus.

C’est mon genre d’histoires, que j’aurais pu vous raconter en 1000 mots, que Gilles a fait avec une image. J’aurais pu m’arrêter chez René, je lui aurais demandé de me parler de sa vie, et qui a gossé son poteau de barbier, il est en bois, ne tourne pas, Gilles aussi l’a remarqué.

Parfois, il s’accroche à l’actualité, c’est ce qui lui a donné l’idée de photographier un chauffeur de taxi. 

«Je fais le portrait des gens dans leur environnement, le décor parle autant que le sujet. Quand je choisis un sujet, il faut que ça relate quelque chose, que ça témoigne d’une réalité spéciale. Il y a des gens, des réalités, qui méritent d’être documentés, comme ce gars qui avait un garage, qui est fermé aujourd’hui. Ces personnes-là sont spéciales, pas parce qu’elles veulent être spéciales, parce qu’elles sont comme ça.»

Comme ce gars qui boit une 50 chez Jos Dion.

En ajustant sa casquette.

Le plus difficile n’est pas de prendre la photo, c’est de convaincre les gens de le laisser le faire. «Mon défi, c’est de les convaincre de les prendre en photo. Les gens pas connus n’ont jamais aimé ça, ils sont mal à l’aise.»

C’est toute la différence avec les gens connus. «Photographier une personnalité est plus facile que vous le croyez, à condition de lui laisser croire qu’elle contrôle son image», a écrit Gilles dans son communiqué. «Photographier une personne inconnue est plus difficile que vous ne le croyez, à condition de lui faire croire qu’elle est une personnalité.»

Ces personnes ne voient pas ce que Gilles voit.

«Ce ne sont pas nécessairement des gens qui sont esthétiques, mais il y a une beauté dans ce qu’ils sont, c’est cette beauté-là qui m’intéresse. Pour les convaincre, je dois leur expliquer ce que je fais, je leur dis que j’ai déjà photographié des gens connus, ça aide… Je leur explique qu’ils valent la peine d’être photographiés, et que je trouve que c’est important de les immortaliser.»

S’ils acceptent, Gilles doit leur faire signer un formulaire de consentement, conséquence d’une décision de la Cour suprême il y a 30 ans, où le photographe Gilbert Duclos était poursuivi pour avoir pris la photo d’une jeune femme dans un lieu public. «Depuis ce temps, plus personne ne peut documenter la vraie vie.»

Une fois le consentement obtenu, Gilles doit prendre rendez-vous. «Ça devient quelque chose de provoqué. Ça tue l’instantanéité et la créativité.»

Ça devient une mise en scène.

Malgré tout, Gilles continue à chercher ces morceaux de présents qui deviendront des témoins du passé. «J’aime mieux en avoir moins, mais en avoir quand même. Ce sont des gens rares, qui ont une histoire rare.»

Et une autre beauté.