Louis vit avec un cancer de grade 4. Mais sa blonde et lui ont décidé que la maladie n’allait pas les arrêter ni les ralentir.

La vie tant qu’il y en a

CHRONIQUE / Marie et Louis ont 35 ans, une belle maison, Louis a repris l’entreprise de son père il y a quelques années.

Ils sont heureux.

Ils se sont connus à l’université, Louis a offert à Marie de l’aider pour le dernier travail du dernier cours. «J’étais dans le jus, j’ai accepté, je savais qu’il était bon en français. Il a presque tout fait! Pour le remercier, je l’ai invité à prendre un drink… et on s’est revus après, des dates espacées…»

Elle l’a aimé, lui l’aimait déjà.

Ils se sont découvert plein d’intérêts communs, la nature, le sport. Ils ont emménagé ensemble dans un appart de Limoilou, franchi une à une les étapes classiques d’un couple et, au début de la trentaine, ont commencé à parler d’enfants et à magasiner une maison.

Ils étaient rendus là.

Pourquoi je vous raconte tout ça?

Parce qu’ils profitent de la vie et c’est bien de profiter de la vie.

Eh oui, j’oubliais, Louis a un cancer.

Grade 4.

C’est arrivé dans leur vie évidemment sans prévenir, une journée qui avait l’air de celle d’avant, Louis est allé voir son médecin pour une bosse entre l’abdomen et les côtes. Il avait aussi mal au dos, se disait que ce devait être le nouveau matelas. «Quand je suis arrivé là, mon médecin l’a tâtée, il ne trouvait pas ça normal. Il m’a envoyé à l’urgence.»

Il est ressorti avec le mot «cancer».

Ce soir-là, il est allé au hockey, ses chums l’y attendaient, il est allé travailler le lendemain, comme si de rien n’était. En souhaitant une bonne journée à Marie sa blonde. «J’ai encaissé le choc tout seul, pendant deux ou trois jours, je n’en ai parlé à personne.»

Même pas à ses parents.

Un mois plus tard, on lui a enlevé un rein, il s’était comme transformé en une immense tumeur, cette masse qu’il avait sentie avec ses doigts.

Il est allé à son rendez-vous de suivi deux mois plus tard, on était à la fin août, en espérant se faire dire que tout était beau. Tout n’était pas beau. Le cancer avait eu le temps de gagner les deux poumons. Des métastases avaient grignoté une partie d’un lobe, on a dû lui en enlever un morceau.

Il en est toujours là, quatre ans plus tard.

Le cancer fait du surplace.

Mais pas Louis et Marie. Ils ont décidé que le cancer n’allait pas les arrêter, ni même les ralentir. Marie s’est quand même posé la question au début, quand le diag­nostic de grade 4 est tombé, ça faisait huit ans qu’ils étaient ensemble. «C’est sûr que ça ébranle beaucoup de choses. J’ai eu une remise en question, je me disais : “Est-ce que je suis trop jeune pour accompagner quelqu’un avec un cancer de grade 4?”»

Louis ne l’a pas suppliée de rester, au contraire. «Je lui ai dit à plusieurs reprises qu’elle pouvait s’en aller, je ne voulais surtout pas être un poids. J’aurais compris si elle était partie. C’est elle qui avait l’occasion de partir, moi, je n’ai pas le choix, je l’ai, le cancer…»

Elle est restée.

Louis a été chanceux dans sa malchance, il a été accepté pour être suivi par un centre de recherche américain, le National Cancer Institute de Washington, vu que les cancers du rein sont assez rares et que leur évolution est difficile à prévoir. Il y va tous les six mois, se fait dire chaque fois que rien n’a bougé.

«Le cancer est extrêmement lent, il gagne un ou deux millimètres à peine, alors que la première tumeur faisait plus que 20 centimètres.» Il ne prend aucun médicament ni ne suit aucun traitement.

L’équipe de chercheurs planche sur de nouveaux protocoles. «Il y a de l’espoir. La guérison complète peut exister, il y a encore cette lumière-là.»

Et quand il y va, il habite toujours chez la même dame, elle a eu un cancer, mais a dû payer pour pouvoir être soignée. Elle doit louer une chambre de son appartement pour rembourser la facture, pour payer ses médicaments. Elle en a pour des années, parce que, comme bien des Américains, elle n’a pas les moyens d’être malade.

Ici, la question ne se pose pas.

Faute de pouvoir oublier qu’il a le cancer, Louis s’arrange pour ne pas trop y penser. Il travaille 50 heures par semaine, il s’entraîne, «on dit que ça aide, ça oxygène les cellules», il joue au hockey, fait du vélo de montagne. «Ça ne paraît pas que j’ai des métastases aux poumons…»

Il voyage par affaire et par plaisir avec sa douce, n’allez pas frapper chez eux la fin de semaine. «Passer une fin de semaine à la maison? Impossible. À moins qu’il fasse - 40 ou qu’il y ait du verglas, on part faire du snow, du ski de fond…»

Il vit «toujours aussi pleinement» qu’avant.

Ils se sont acheté une maison, même s’ils ne pouvaient pas avoir une assurance hypothécaire. Marie a changé de carrière, elle vit plus à fond que jamais. «Un moment donné, il y a une limite à mettre tes projets sur hold

Ils veulent une famille.

Je leur ai demandé une photo, Louis en a choisi une où on le voit de dos, c’est Marie qui me l’a envoyée, avec une courte description. «C’est Louis, il est devant un lever de soleil dans la Vallée de la mort.»

L’image vaut les 1000 mots de cette chronique.

J’ai demandé plusieurs fois à Louis ce que le cancer avait changé dans sa vie, il m’a dit qu’il avait toujours eu l’impression de mordre dans la vie, même avant, qu’il a toujours vécu à 100 %. Il a arrêté de «fumer occasionnel», il a réduit sa consommation de sucre et il fait plus d’exercice qu’avant.

Je m’apprêtais à ranger mon calepin de notes.

«Ah oui, il y a quelque chose que le cancer a changé. Avant, quand je voyais mon père, on se donnait une poignée de main et là, on se fait une accolade…»