La DPJ n’a pas toujours raison

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. (2e de 4)
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Dans les dossiers que j’ai pu consulter, une tendance se démarque : la DPJ, assez tôt dans le processus, distribue des rôles.

Les bons et les méchants.

Dans les cas où les parents se disputent la garde de leur enfant, il est parfois étonnant de voir le côté où penche la balance. Malgré des reproches qui sont parfois similaires, on choisit d’accorder à l’un plus qu’à l’autre. Le «méchant» est souvent celui qui s’oppose à la volonté de la DPJ.

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On l’a vu dans le drame de Granby, le père semblait être dans les bonnes grâces des intervenants et la grand-mère paternelle, chez qui la fillette a passé ses trois premières années, était perçue comme une empêcheuse de tourner en rond. Des passages de jugements rendus au fil des années sont assez révélateurs, ils sont tirés de La Presse, d’une chronique de Patrick Lagacé.

À propos du père, accusé de séquestration, et de sa conjointe, accusée de voies de fait graves et de séquestration. «Le père est bien épaulé au plan personnel [...] Sa conjointe [...] est dotée d’une grande maturité. Elle est franche et elle n’a pas l’intention de mettre en danger l’enfant.»

À propos de la grand-mère : «[elle] réitère ses craintes à l’égard de son fils. Elle considère qu’il constitue un risque pour sa petite-fille.» Plus encore : «Faisant état des allégations de la grand-mère paternelle, [l’intervenante] parle d’une femme qui a un système d’alarme défaillant, qui voit des dangers partout.» 

Elle avait le rôle de celle qui criait aux loups.

Les parents avec qui j’ai discuté reconnaissent pour la plupart la pertinence de l’intervention initiale — dans certains cas, ce sont eux qui ont demandé de l’aide —, mais ils déplorent par contre la quasi-impossibilité de se requalifier, surtout dans les cas où les contacts sont limités à des visites supervisées de quelques heures à toutes les unes, deux ou trois semaines. «Lorsque la visite se termine, mon enfant pleure, il ne veut pas que ça finisse. Il ne veut juste pas qu’on se quitte. Et moi, on me reproche, dans les notes, que je n’arrive pas à le sécuriser…», se questionne une mère.

Dans plusieurs cas, une relation à couteaux tirés entre le parent et l’intervenant envenime les choses, de sorte que les chances de renverser la vapeur sont à peu près nulles. En théorie, un parent peut demander un autre intervenant, mais il appert que ces demandes restent parfois lettre morte.

Dans un cas, une pédiatre d’un centre de pédiatrie sociale a pris la peine d’appeler une chef de service de la DPJ pour dénoncer le comportement d’une intervenante. «La mère ne sait plus sur quel pied danser, car elle sent que peu importe ce qu’elle fait, ce sera contre elle», a-t-elle écrit dans les notes qu’elle a prises de l’entretien.

Ce constat, je l’ai entendu souvent. 

Comme cette autre mère qui, usée par des demandes changeantes des intervenants, a pris la difficile décision de renoncer à ses visites supervisées. «Quand je voyais mon gars, ils disaient que je n’étais pas correcte. Quand j’ai arrêté, ils me l’ont aussi reproché. Si je le vois et qu’il ne va pas bien, c’est de ma faute et si je ne le vois pas et qu’il ne va pas bien, c’est aussi de ma faute…»

La pédiatre a aussi mis en doute l’évolution du dossier. «Rapidement et sans aucun avertissement, le dossier a pris une tournure allant de mesures volontaires à judiciaires, puis de placement à moyen terme, voire même avec possibilité d’adoption. De visites supervisées à aucune visite… […] Nous pensons qu’il y a eu […], et je pèse mes mots, un manque de transparence dès le début de l’accompagnement de la famille […] par la protection de la jeunesse.»

Voilà un autre élément qui revient régulièrement, la transparence.  

L’absence de.

Un père à qui j’ai parlé a vu la DPJ entrer dans sa vie il y a deux ans, moins d’un mois avant le procès pour déterminer la garde des enfants. «Quand il y a un signalement, le procès tombe, tu embarques dans la machine de la DPJ. […] Je leur ai fait écouter des enregistrements, je leur ai montré des photos de mes enfants tapochés chez leur mère, et ils me répondent que j’ai un conflit parental avec elle.»

Le père a droit seulement à des visites supervisées chez lui, à raison de deux heures par semaine.

Il a tenté de porter la décision en appel, sans avocat, faute de moyens. Il a monté un dossier entre autres avec des enregistrements des visites et des notes des intervenants qui ne concordaient pas avec ce qui s’était passé. «Le juge a refusé mes enregistrements, ils étaient tous transcrits... Il a dit “il faut faire confiance à la DPJ!” Tout ça, ça se passe à huis clos et je ne peux rien contester.»

Cette idée que la DPJ a toujours raison est tenace, et elle est alimentée par le fait que l’organisme ne commente aucun dossier. 

Un autre père, qui a eu gain de cause contre la DPJ il y a plusieurs années, constate qu’il est extrêmement difficile de faire modifier la distribution des rôles. L’homme accompagne aujourd’hui des parents qui sont lésés dans leurs droits. «Il y a un clivage affectif qui est fait, c’est systématique. On choisit un parent — et pas toujours le bon — et on s’arrange pour réduire au maximum les liens avec l’autre, on l’isole complètement.»

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«J’AURAIS PU ÊTRE CET ENFANT»

Voici le témoignage d’une femme qui raconte son parcours comme enfant de la DPJ, dans les années 90.

«J’avais huit ou neuf ans lorsque j’ai décidé que ma vie serait différente. Je venais d’entendre mon père violer ma belle-mère. Difficile pour moi de savoir si c’était la première fois, mais ce ne fut pas la dernière.

J’avais six ans quand cette femme est entrée dans la vie de mon père.

La DPJ a pas mal toujours été dans ma vie, mon premier placement datant de mon plus jeune âge. Le but a longtemps été de me retourner dans mon milieu, même s’il était clairement toxique (alcoolisme, violence). Je devais me présenter à la cour une fois par an pour renouveler mon placement. 

Souvent, mon père ne se présentait pas.

Je devais changer de famille d’accueil lorsque mon père changeait de ville. Il m’est arrivé de faire trois écoles dans une année. Heureusement, j’avais d’excellents résultats scolaires.

Lorsque j’ai eu 14 ans, on m’a annoncé que je retournais vivre chez mon père. Ça faisait environ trois ans que j’évitais d’aller chez lui les fins de semaine. J’ai évidemment refusé de vivre chez lui. 

On m’a accusé d’être réfractaire au changement. On m’a dit que j’étais chanceuse d’avoir un père (ah oui?) et que je devais laisser ma place à un autre enfant qui en avait plus besoin que moi. Je suis déménagée chez mon père à la fin de l’année scolaire. 

Il y avait un suivi à domicile chaque semaine. Et chaque semaine, je demandais à partir.

Un matin, j’ai téléphoné à ma travailleuse sociale pour lui dire que je voulais partir. Le classique? Pas vraiment.

La veille, mon père avait levé la main sur moi (un classique, aussi), mais j’ai eu le réflexe de le frapper. J’ai probablement été aussi surprise que lui! Quand on regarde nos formats respectifs, ça semble impossible que j’aie pu oser me défendre. Il fallait que je sois vraiment à boutte!

J’ai obtenu ce que je voulais : partir.

Sauf que je ne suis pas retournée en famille d’accueil. Je suis allée dans un foyer de groupe. La raison? J’étais trop vieille pour les familles d’accueil (ce qui est faux, mais j’imagine que je devais être un cas trop lourd).

J’ai quitté le foyer de groupe environ un an plus tard parce que je sortais avec un gars du foyer et que c’était interdit. On m’a transférée dans un centre d’accueil fermé. Lorsque j’allais dehors, j’étais dans une cage grillagée. Sur les 12 filles que nous étions dans l’unité, huit dansaient nues ou se prostituaient. J’avais droit à 10 minutes de téléphone par soir si j’étais sage, pendant l’heure de télé quotidienne.

J’étais en centre d’accueil parce qu’au départ, j’étais la fille de mon incompétent de père.

En presque 18 ans, j’ai eu au moins trois douzaines de travailleurs sociaux. Ma relation la plus durable a été avec Maxim Bérubé, un travailleur social qui s’est occupé de moi pendant trois ou quatre ans, jusqu’à ce qu’il accepte un autre emploi. 

C’était le genre de travailleur social à m’inviter, à ses frais, au restaurant les midis lorsque je passais en cour pour renouveler à coup d’un an mon placement.

J’ai eu le droit de couper les ponts avec mon père lorsque j’ai eu 18 ans. J’ai commencé à respirer normalement lorsque j’ai su que mon père était décédé, quelques années plus tard.

Je suis troublée par ce qui est arrivé à Granby parce que j’aurais pu être cette enfant, entre autres. Et je suis encore plus troublée parce que j’ai moi-même nommé que je ne voulais pas retourner chez mon père et qu’on ne m’a pas écoutée.

Que se serait-il passé si je n’avais pas frappé mon père ce soir-là?»  

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LE PÈRE NOËL DOIT REPARTIR AVEC SES CADEAUX

Jean* était content, il pouvait voir ses enfants chez lui à Noël, il avait demandé à un de ses amis de leur donner leurs cadeaux. «C’était une tradition, c’est toujours lui qui faisait le père Noël, les enfants ne le reconnaissaient pas.»

Jean* a des visites supervisées, ce qui veut dire qu’une intervenante a assisté à la fête pour s’assurer que tout était correct.

Tout s’est bien passé jusqu’à la fin, lorsque les enfants ont voulu repartir avec leurs cadeaux. «La personne de la DPJ n’a pas voulu, elle a dit qu’ils ne pouvaient pas apporter chez leur mère des objets qui venaient de chez moi.»

La règle, appliquée bêtement. 

Même chose pour l’Halloween. «Ma fille voulait se costumer en fée, mais les ailes étaient chez moi, elle m’a appelée pour me les demander, mais je n’ai pas le droit de lui donner. Elle m’a demandé de lui envoyer par la poste, mais ça non plus, ce n’est pas permis. Et là, c’est moi qui passe pour le méchant papa.» 

* Prénom modifié

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MÉTHODOLOGIE

Plusieurs entrevues ont été menées pour la réalisation de ce dossier avec des personnes qui ont différents liens et diverses expériences avec la DPJ. Les témoignages qui sont publiés ont été recueillis au cours des derniers mois, et des documents juridiques et officiels ont pu être consultés pour valider les faits qui sont évoqués. Fidèle à sa pratique, la DPJ ne commente jamais les dossiers, les arguments qui lui sont attribués ont donc été tirés de cette documentation.