Steve Fortin, non-voyant, a déjà perdu un emploi parce que l’employeur refusait qu’il vienne au travail avec son chien guide.

J'engagerais Steve demain matin

CHRONIQUE / Avant, Steve Fortin ne disait pas qu’il était aveugle quand il envoyait un CV, les gens s’en rendaient compte à l’entrevue, ça crève les yeux. Les siens, c’est Manouche, son fidèle Labrador Mira. «Je me demande toujours si c’est mieux de le dire ou pas… Maintenant, je le mets dans la lettre de présentation, les gens le savent tout de suite.» Sauf que depuis qu’il le dit, les entrevues se font rares. Il ne compte plus le nombre de CV qu’il a envoyés, «des centaines et des centaines.»

En un an à peine.

Il pensait avoir mis toutes les chances de son côté en faisant un baccalauréat multidisciplinaire à l’Université Laval, la somme de certificats en relations industrielles, en entrepreneuriat et gestion, en formation des adultes en milieu de travail, plus un certificat en management et un autre en consommation. 

Tout ça et une technique administrative en comptabilité et en gestion. La seule chose qu’il a de la difficulté à faire, c’est compiler des factures disparates.

Il peut faire tout le reste.

Je l’ai vu pitonner à son ordi avec le logiciel qui décrit tout ce que fait sa souris, je n’y comprenais rien tellement ça parle vite. «Je pourrais le mettre encore plus vite…» Pour vous donner une idée, ça sonne comme l’extra-terrestre dans La soupe au chou de Louis de Funès.

Et avec ce logiciel, Steve peut tout faire. Il a la même chose sur son téléphone. Il m’a imprimé son CV, a trouvé le bon fil pour brancher la machine. «Ça doit faire 20 ans que j’ai cette imprimante-là. La prochaine, je vais la prendre en noir et blanc.»

Il va sauver sur les cartouches d’encre.

Avec sa fidèle Manouche, il va où il veut. Il prend l’autobus, très rarement le transport adapté, surtout pour aller s’entraîner au PEPS. Il y va au moins cinq fois par semaine. «C’est ma deuxième maison.»

Il pratique le lancer du poids depuis 2014, vise les paralympiques.

Il ne rate pas une occasion d’aller voir — c’est son expression —, les matchs du Rouge et Or, il connaît presque tous les joueurs. «Je suis sur le bord du terrain avec mon Walkman et j’écoute le match à la radio en direct. Je suis tellement dans le match que j’arrive à anticiper les jeux… L’an passé, le père [du quart-arrière] Hugo Richard était derrière moi, à un moment donné il m’a demandé : “Qu’est-ce qui s’est passé? ”»

Il va aussi voir les Remparts, «à côté du banc des Remparts».

Et il va voir des shows au Festival d’été.

Steve n’a pas toujours été aveugle. Atteints d’une «rétinite pigmentaire de naissance», ses yeux ont tenu bon jusqu’à 25 ans. «En troisième année, je lisais avec de gros caractères et ça allait, mais à 25 ans, j’en ai perdu beaucoup…» Il s’est retrouvé avec 10 % de vision, puis plus rien.

Fondu au noir, depuis 15 ans. «Je vois la lumière, vaguement.»

Mais Steve ne s’est pas laissé abattre par ça, il est déménagé à Québec pour apprendre le braille. «J’étais à Rivière-du-Loup, il n’y avait pas beaucoup de services en région.» Il a eu un premier chien Mira pendant huit ans. Je ne savais pas ça, mais il arrive que les chiens Mira, un moment donné, décident qu’ils en ont assez.

Il l’a donnée à un de ses oncles, il la voit souvent. «Elle est toujours contente de me voir, mais sans le harnais.»

Il a Manouche depuis quatre ans. «Elle est très, très calme, elle est du genre Roger Bontemps. Et elle a un côté gardien aussi. C’est un des chiens qui travaillent le plus, je vais partout avec!»

Steve aussi aimerait, comme elle, travailler. «Les employeurs ne croient pas que je suis capable de tout faire avec mon portable. Je peux lire des courriels, faire de la comptabilité, me servir de la suite Office, aller sur Facebook. Je fais tout ce que le monde peut faire à l’ordinateur!»

J’avais une question après notre entrevue, je la lui ai textée, il m’a répondu dans la minute. Et sans faute.

Il peut faire du service à la clientèle, être commis-réceptionniste, ou n’importe quel emploi qui se fait au téléphone. «Je peux faire plein de choses, je peux être technicien en administration, faire de la gestion de dossier de CSST, je peux gérer la facturation… les gens peuvent même avoir une subvention pour m’embaucher!»

Rien à faire. Les rares fois où le téléphone sonne, ce sont des gens qui ont visiblement lu trop vite sa lettre de présentation. «Quand on m’appelle, c’est pour des jobs de représentant sur la route…»

Manouche n’a pas son permis classe 5.

Il y a un an, il avait été embauché dans une entreprise de recouvrement, mais ça n’a pas duré. «Après la première journée, ils m’ont dit que je devais venir sans mon chien, il y avait une fille allergique.» Il a proposé des solutions, entre autres de laisser Manouche dans une pièce fermée, rien à faire. Il a porté plainte à la Commission des droits, mais ça ne lui redonne pas son emploi.

Ni un salaire.

Il en a assez de vivoter sur l’aide sociale. Il aimerait aller voir des spectacles de rock alternatif, il aimerait pouvoir se payer un billet pour Godsmack le 11 mai, et aller voir des matchs de football aux États-Unis. «Je ne peux même plus me payer des billets pour le Rouge et or. J’y vais grâce à mon ami Mario…»

Au nombre d’employeurs qui s’arrachent les cheveux et qui crient à la pénurie de main-d’œuvre, il est inouï de voir Steve se démener autant pour décrocher un boulot. Rarement ai-je vu quelqu’un aussi déterminé à travailler.

À la fin de l’entrevue, je lui ai posé la question que je pose à tout le monde avant de refermer mon calepin de notes :

- Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aimerais dire?

- Donnez-moi juste une chance…