Élections Canada prend la peine de préciser que si la mère de Louise est incapable de prouver son adresse, un employé de la résidence peut le faire. Ça veut dire que même si une personne est déconnectée au point de ne plus trop savoir où elle habite, elle peut quand même voter.

Hein, il y a des élections?

CHRONIQUE / Mes deux gars ont 9 et 11 ans, ils suivent la campagne électorale fédérale à la télé et en lisant le journal, ils savent qu’il y a un parti qui veut remettre de l’argent dans mes poches et un autre qui promet de planter des arbres.

Ils ont un faible pour les arbres.

La mère de Louise, quand elle regarde la télé, n’a aucune idée de ce qui se passe. «Elle n’est pas en mesure de comprendre ce qui se dit», pas plus que de lire un texte et de comprendre ce qui est écrit. Déclarée inapte il y a trois ans à la suite d’un AVC, résidant dans un CHSLD, «elle ne peut pas se renseigner».

Et pourtant, la semaine dernière, un employé du CHSLD a appelé chez Louise pour lui dire que sa mère avait reçu sa carte d’électeur.

«Ils vont la descendre pour qu’elle aille voter, je n’en reviens pas, ça n’a aucun sens. Et elle n’est pas la seule dans son cas!» Sur son site Web, Élections Canada informe que des bureaux de vote itinérants iront de CHSLD en CHLSD, s’il le faut jusqu’aux chambres de ceux qui ont leur carte d’électeur, que les gens aient leur tête ou non. 

La loi électorale fédérale est claire, tous les Canadiens de 18 ans et plus peuvent voter, avec une preuve d’adresse.

Point.

D’ailleurs, Élections Canada prend la peine de préciser que si la mère de Louise est incapable de prouver son adresse, un employé de la résidence peut le faire. Ça veut dire que même si une personne est déconnectée au point de ne plus trop savoir où elle habite, elle peut quand même voter.

Et il vaut quoi, ce vote?

Louise se pose la même question pour sa belle-mère qui a aussi reçu sa carte pour aller voter il y a deux semaines, même si elle est inapte pour ses biens et sa personne depuis sept ans, que c’est son fils qui s’occupe de tout. «Il a appelé à Élections Canada pour la faire retirer de la liste, ils ont dit que ça ne se faisait pas.»

À 87 ans, la belle-mère de Louise est atteinte de démence, elle n’arrive pas à suivre une conversation autour d’une table, pas plus qu’elle ne comprend ce qu’elle entend à la radio. «C’est trop abstrait.» 

Louise s’est fait dire qu’il existait un formulaire pour retirer un nom de la liste, qu’elle devait appeler au bureau local pour l’obtenir. «Au début, il m’a dit que si la personne est sur la liste, elle peut voter, mais quand je lui ai dit qu’on m’avait dit d’appeler à ce numéro pour le formulaire, il m’a mis en attente. Il est revenu, il a pris mon nom et mon numéro de téléphone et il a dit que quelqu’un me rappellerait.»

Personne n’a rappelé.

Autre appel, autre son de cloche. «J’ai écrit à Radio-Canada, le journaliste a appelé à Élections Canada, on lui a dit : “présentez-vous avec le mandat d’inaptitude et on ne les fera pas voter”.» Dans le reportage, un porte-parole d’Élections Canada, Pierre Pilon, indique que la radiation est possible avec «la collaboration des proches». 

Louise et son mari aimeraient bien savoir comment.

Dans un mémoire présenté en 2005 dans la foulée d’une réforme de la loi électorale, le Curateur public du Québec rappelle que «les restrictions au droit de vote des personnes inaptes ont été enlevées dans les législations fédérales et dans certaines provinces canadiennes dans les années 1990 [à la suite du] jugement de la Cour Fédérale dans la cause Conseil canadien des droits des personnes handicapées c. Canada.»

Le prérequis est plus que minimal. «Une personne qui a décidé de rédiger un mandat en prévision de l’inaptitude, quel que soit le degré de son inaptitude, conserve la qualité d’électeur et son droit de vote, même après l’homologation de son mandat par le tribunal. […] Certains citoyens sous régime de curatelle sont totalement incapables de gérer leurs biens, mais ils peuvent conserver certaines capacités résiduelles, dont celles d’exercer leur droit de vote. […] Il y a peu de chances par ailleurs que les citoyens qui sont totalement incapables d’exercer ce droit cherchent à s’en prévaloir.»

Ils n’ont pas à chercher, on apporte l’urne à leur chambre.

Et les bulletins de vote qui y sont déposés comptent évidemment comme tous les autres bulletins, ils peuvent même faire la différence quand le résultat est très serré.

Parfois par une poignée de votes.

Au Québec, selon le site du Curateur public du Québec, 34 000 adultes au Québec sont représentés par un tiers, 13 000 sous curatelle, le reste par des membres de la famille ou par des proches. Il n’y a qu’au Québec où les gens qui sont sous curatelle ne peuvent pas voter.

Au Canada, tout ce beau monde vote.

Ça fait beaucoup d’électeurs qui ont de la misère à différencier un bulletin de vote d’une carte de bingo.