«Faites ça vite, mes chiens sont dans le char»

CHRONIQUE / Un vieux cellulaire qu’elle n’avait pas utilisé depuis des lustres. Sa seule chance pour appeler le 9-1-1, son gars avait coupé les fils du téléphone.

Il était venu pour la tuer.

En proie à une psychose, Raphaël* était convaincu que sa mère n’était pas celle qu’elle prétendait être depuis toutes ces années, il allait le lui faire payer. «Il est arrivé ici, il s’est mis à me frapper, il me frappait… J’ai eu peur de mourir.»

Elle a couru vers son vieux cellulaire. 

Son fils s’est sauvé avant que les policiers n’arrivent. «Quand ils l’ont retrouvé, ils l’ont mis en prison». 

La mère de Raphaël avait pourtant souvent sonné l’alarme, ça faisait plus d’une dizaine d’années qu’elle voyait que quelque chose clochait. «La première fois, il s’était enfermé dans la salle de bain, je lui ai dit que j’avais besoin d’aller aux toilettes. Il m’a dit «non, il y a de l’argent caché sous le plancher», il était en train de défaire le plancher…»

Elle a appelé le centre de crise pour qu’on l’admette à l’hôpital. «Les policiers sont venus, ils ne pouvaient rien faire.»

Une autre fois, elle a réussi à le faire admettre à l’hôpital après qu’il eut arraché un cadre de porte. «Il est ressorti le lendemain. J’avais peur, j’étais dans une période où j’avais peur… […] Il arrive tellement de drames. On voit les mères à la télé qui disent «j’ai essayé de vous le dire, j’ai essayé d’avoir de l’aide».»

Elle avait peur d’être une de ces mères-là.

Le hic avec Raphaël, et plusieurs autres comme lui, c’est qu’il n’avait pas «juste» des problèmes de santé mentale, il avait aussi des problèmes de consommation. Et le système est ainsi fait qu’il traite les deux séparément, il faut avoir l’un ou l’autre de ces deux problèmes.

Raphaël, atteint de schizophrénie paranoïde, tombait entre deux chaises.

Entre les mailles.

Et il tombait toujours plus bas.

Il a fallu qu’il tente de tuer sa mère pour que la machine se mette finalement en branle. Parce qu’il présentait un risque, un tribunal a rendu en 2015 une ordonnance de traitements l’obligeant à recevoir des soins et sommant les services sociaux de lui trouver un logement convenable. Raphaël, a écrit le juge, doit «habiter dans un milieu de vie où [il] bénéficiera d’un certain encadrement et où l’administration de sa médication antipsychotique, son alimentation et son hygiène seront supervisés».

Sa mère, enfin, pouvait pousser un soupir de soulagement, son fils allait enfin recevoir les soins dont il avait besoin.

Ben non.

«On avait un jugement béton, on se disait «enfin, ils vont s’occuper de mon fils!» Mais non, il y a plein de points dans l’ordonnance qui n’ont pas été respectés, comme pour l’appartement. La fille qui devait l’aider pour le choisir ne s’est pas présentée à un rendez-vous, il a pris un logement qu’il n’avait pas les moyens de payer et où il n’y avait aucun encadrement.»

Il a dû partir.

Il est passé d’un logement à l’autre, de mal en pis. «Une fois, il s’est retrouvé avec un monsieur qui consommait, ça ne l’aidait pas. Une autre fois, c’était tellement insalubre qu’il y avait des coquerelles jusque dans le cadran du micro-ondes…» Quand elle a su que des gens consommaient du crack dans un autre logement où son fils habitait, on lui a suggéré de «ne pas y aller au début du mois».

Elle savait, tout au plus, qu’on réussissait à lui administrer sa médication par injection comme prévu, tous les trois mois.

Le suivi devait être serré, qui ne l’était pas. «Une fois, on a rencontré la travailleuse sociale, elle voulait que je dise la vérité devant Raphaël, que je dise qu’il n’allait pas bien, mais je ne pouvais pas, ça l’aurait fait exploser. Elle m’a dit «faites ça vite, mes chiens sont dans le char» …»

Pendant tout ce temps, la mère de Raphaël était morte d’inquiétude. «J’étais inquiète toutes les fois. Comme mère, tu n’en dors pas des nuits…»

Et un matin de décembre dernier, alors que l’ordonnance de traitement était arrivée à échéance, Raphaël a pris la poudre d’escampette. «Sa propriétaire m’a appelée, je finissais de travailler, elle m’a dit que Raphaël avait laissé quelques objets sur la table avec une petite note : «pour ma mère».»

Elle a évidemment pensé au pire.

Quand les policiers ont localisé son fils, il était déjà rendu dans une autre province, hors de portée des autorités québécoises. Une de ses amies l’a suivi comme elle a pu, à partir d’annonces qu’il mettait sur internet, plus farfelues les unes que les autres. «Il était toujours dans le même coin. Raphaël, c’est quelqu’un qui ne bouge pas beaucoup.»

Elle avait peur. «D’un coup qu’il arrive quelque part et qu’il veut tuer tout le monde. Il a voulu tuer sa mère…»

Cette amie connaît Raphaël depuis l’adolescence, elle l’a donc vu perdre pied, toujours un peu plus chaque fois. Elle pense l’avoir vu faire sa première psychose à 17 ans, c’était le Jour de l’an. Et chaque fois qu’il se mettait dans le trouble, il prenait le chemin de la prison, jamais de l’hôpital. «Les crimes qu’il faisait, c’était toujours lié à l’argent.» Il a volé une auto, a raconté une histoire abracadabrante pour expliquer comment il l’avait obtenue, du pur délire.

Et il se sentait traqué, évidemment. «Selon lui, il se faisait droguer, c’était un complot pour le faire passer pour un fou. On avait toujours peur qu’il pète la gueule à quelqu’un s’il se sentait en danger. […] Il me disait qu’il était écouté, il disait des choses bizarres quand il me parlait, il disait que c’était pour les mêler…»

Il s’enfonçait.

Il sortait de prison, brisait ses conditions, y retournait. «On a un gars qui est passé plusieurs fois entre les mailles du filet, je ne sais plus combien de fois. Il a été deux fois à l’hôpital après avoir tenté de se suicider. On lui a demandé «veux-tu vraiment mourir?» il a répondu non et ils l’ont laissé sortir.»

Comme tant d’autres.

Elle l’a vu peu de temps avant qu’il parte sans avertir. «À la fin, il restait là à ne pas bouger, les yeux ouverts, les yeux fermés, avec les bras en l’air. L’ordonnance était finie, il ne prenait plus sa médication.»

Comme la mère de Raphaël, elle ne savait plus quoi faire. «Ce que je dénonce, c’est la détresse d’un système qui est énorme et qui fait trop souvent les choses à moitié. J’ai cherché quoi faire pour faire respecter l’ordonnance quand j’ai vu qu’elle ne l’était pas. On a cherché un avocat, personne ne voulait s’embarquer là-dedans. Quand il y a une ordonnance, par exemple pour un interdit de contact, il y a des recours pour que l’interdit soit respecté. Mais quand c’est le système qui ne respecte pas une ordonnance, il ne se passe rien, il n’y a aucun recours.»

Raphaël n’a donné aucun signe de vie à sa mère après avoir levé les feutres. «Il ne m’a pas donné de nouvelles. Pour lui, c’est moi qui suis la menace, c’est moi qui veux le faire soigner. Je ne peux pas poser de questions, je ne peux rien lui dire.» Elle a su que son fils était revenu à Québec récemment, une de ses cousines l’a croisé, il lui a dit qu’il avait un logement. Sa mère n’ose pas aller dans le coin, elle a peur de sa réaction.

Elle ne peut rien faire. «Je suis tellement perdue dans tout ça, tellement fatiguée. De psychose en psychose, il devient de plus en plus magané. Je ne sais plus s’il est réchappable. Il l’a déjà été, mais là, je ne sais plus…»

Elle ne peut s’empêcher de penser que son fils n’en serait peut-être pas là si les choses s’étaient passées autrement, s’il avait reçu des soins plus tôt, dès les premières manifestations de la maladie. Elle ne sait pas. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle l’a vu glisser au travers des mailles du filet.

Une maille à l’endroit, cinq mailles à l’envers.

Dernièrement, son fils a eu 34 ans. «Je suis allée acheter un petit gâteau, je l’ai mangé toute seule trois jours plus tard. J’ai mis des chandelles dessus, j’ai mis sa photo à côté. Je lui ai acheté trois Ferrero Rocher, il aime ça, je les garde pour lui. J’ai peur de ce qui se passe dans sa tête, j’ai peur de le perdre.»

* Prénom fictif. 

Sur ce, je dépose le clavier quelques semaines, le temps d’une petite pause.

+

CE QUI DEVAIT ÊTRE FAIT *

Un suivi en toxicomanie comportant des recherches toxiques dans les urines sur une base régulière ou au besoin;

Une thérapie en interne ou en externe dans un centre de traitement spécialisé en toxicomanie;

Des examens de laboratoire de routine comprenant les bilans, prises de sang, analyses d’urine, ainsi qu’électrocardiogrammes et électroencéphalogrammes, imageries cérébrales, nécessaires au suivi adéquat de patients recevant de tels médicaments afin d’ajuster le dosage de la médication, d’en monitorer les effets indésirables;

Habiter dans un milieu de vie où [il] bénéficiera d’un certain encadrement et où l’administration de sa médication antipsychotique, son alimentation et son hygiène seront supervisés.

* Extraits de l’ordonnance de traitement