Meggy Turbide a monté une exposition autour de 10 personnes âgées qu’elle a présentée au Café de la Grave.

En direct des îles: la vieillesse comme un bardeau

CHRONIQUE / -Pépé, regarde-moi! -Clic. Meggy Turbide a appuyé sur le bouton de l’appareil photo que ses parents lui avaient donné en cadeau, elle devait avoir sept, huit ans. «C’était mon premier appareil, c’était ma première photo. Je l’ai fait développer, je l’ai encore.» Et elle n’allait plus nulle part sans sa caméra. «Je posais tout.»

Elle a posé, posé, posé, a fait son primaire, son secondaire, est arrivée le jour où elle devait choisir ce qu’elle allait faire dans la vie. «La journée d’inscription au cégep a été la pire journée de ma vie. Je ne voulais pas partir à l’extérieur pour étudier et je ne trouvais aucun programme qui m’intéressait.»

Elle s’est inscrite au programme de base, a fait une journée.

Et pourtant, ce qu’elle devait faire crevait les yeux. «On aurait dit qu’être photographe aux Îles, ce n’était pas accessible, je pensais que ce n’était pas possible. Je suis allée voir le conseiller en orientation, il m’a posé des questions, je lui ai parlé de ce que j’aimais. Il m’a ouvert à ça.» 

Le déclic s’est fait.

Meggy a trouvé un cours de photographie à distance dans un collège de Montréal, a suivi un programme au cégep des Îles pour démarrer une entreprise. Elle a réussi à étudier sans sortir des Îles, nombreux sont ceux qui doivent s’exiler. Elle a d’abord et avant tout réussi à trouver un métier qu’elle aimait.

«À 18 ans, j’avais mon entreprise.»

Elle n’a jamais arrêté depuis, le bouche-à-oreille madelinot faisant son œuvre. Elle fait de tout, mariage, maternité, famille, portraits, avec souvent les Îles en arrière-plan, éclairées par le soleil de fin de journée.

Elle a aussi fait une exposition.

Vous imaginez tout de suite les photos, les caps rougis dans le soleil incandescent, la lune jetant un pont de lumière sur la mer.

Eh non.

Meggy a choisi de photographier 10 personnes âgées, des gens autour d’elle qu’elle connaissait, qu’elle a voulu immortaliser. «Les paysages, c’est moins ma force. Moi, c’est plus l’être humain. Je voulais des personnes normales qui n’avaient pas été dans les honneurs, des gens qui avaient travaillé toute leur vie.» 

Qui travaillent encore. «Il y en a un qui fait encore la pêche au homard, c’est notre voisin, il doit avoir 70 ans passés. Hier encore, je le voyais faire ses cages.»

Pour le printemps prochain.

À 24 ans, Meggy préfère la beauté des gens à celle des paysages. «À l’école, ma matière forte, c’était l’histoire. Mais je trouvais qu’on misait beaucoup sur la jeunesse, alors que c’est la vieillesse qui est importante. Vieillir, c’est un privilège. Et je trouve qu’on ne les valorise pas assez, on devrait plus les mettre en valeur.»

Elle aime bien cette citation d’Alphonse Karr : «ne pas honorer la vieillesse, c’est démolir la maison où on doit coucher le soir.»

Elle les honore à sa façon, avec sa caméra. Elle a eu l’idée de mettre en arrière-plan les couleurs de l’arc-en-ciel, pas en studio avec de grands panneaux et des lampes, elle allait les trouver où elles étaient aux Îles.

Sur les maisons.

Pas n’importe quelles maisons, celles en bardeaux de cèdre. «Le choix du bardeau est significatif. Il y en a partout aux Îles, il est fort, il résiste aux tempêtes et aux grands vents, comme les personnes âgées. […] Il y a une résilience chez les gens, peu importe les tempêtes, on se relève toujours.»

Le caractère se forge ici comme les caps.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Meggy a toujours écouté les plus vieux se raconter. «C’est l’fun de savoir d’où on vient, ça nous permet de mieux apprécier ce qu’on a.» Le 29 novembre, quand les Îles se sont retrouvées isolées après le bris d’un lien sous-marin, elle a pris la mesure de son insularité. Elle a écrit ceci sur Facebook : «Nous vivons la vraie vie d’insulaires. Celle de nos grands-parents. […] Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi proche des gens depuis que je suis coupée du monde.»

Une occasion rare.

Elle m’avait donné rendez-vous au Café de la Grave, où ses 10 portraits ont été exposés l’année dernière, avant de l’être à l’hôpital, où voir des personnes âgées tout sourire faisait le plus grand bien. 

Souriants et fiers. 

Passionnée par la photo depuis sa jeunesse, Meggy Turbide a étudié son art à distance avant de lancer son entreprise aux Îles.

De ses modèles, Meggy a choisi sa grand-mère, avec tout le chemin parcouru depuis la première photo de son grand-père. Et l’histoire qui va avec. «Elle habitait dans une grande maison avec mon grand-père, ils ont eu six enfants, dont un qui est décédé en très bas âge. Ils avaient une salle de danse au premier étage, puis c’est devenu un dépanneur. Mon grand-père [Jérôme Turbide] était comptable, il a été le maire de L’Étang-du-Nord. Ils travaillaient très fort.»

Meggy Turbide habite sur les terres de sa famille. «Je reste sur la rue Turbide. Quand j’appelle quelque part et que je donne mon adresse, ils sont surpris. Et à côté, c’est l’allée Charles, c’est le père de mon grand-père.»

Il n’y a pas de rues ni d’avenues aux Îles, que des chemins et des allées.

Par sa mère, Meggy descend des Anglais de Grande-Entrée. «Les Patton, ça part d’un naufrage derrière l’Île d’Entrée.» Quand un bateau s’échouait, certains survivants, quand il en avait, restaient aux Îles. De ceux-là, le Miracle, échoué en 1847 à la Pointe-de-l’Est, a apporté les Malone, Dunn, Brophy, Mclone, Muldoon et Schofield.

Certains sont partis, d’autres ont pris racine.

Il fallait être solide pour s’installer aux Îles, s’accrocher au milieu de la mer, résister aux vents. 

Et survivre, et danser, dans sa maison de bardeau.

La photographe Meggy Turbide s’intéresse plus à la beauté des gens qu’à la beauté des paysages. Elle a voulu immortaliser des «personnes normales», qui «n’avaient pas été dans les honneurs».