DPJ: l'effet domino

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. 3e de 4

«On paie des familles pour garder des enfants […] dont les parents ne peuvent pas prendre soin. Cet argent-là, peut-être au lieu de le mettre dans une famille pour l’aider à garder l’enfant, dans une famille d’accueil, on devrait peut-être le mettre dans la famille naturelle pour l’aider à surmonter ses difficultés.»

Qui a suggéré ça ?

Pauline Marois au cours d’une entrevue avec Louise Arcand à l’émission Femme d’aujourd’hui, en 1977, elle était directrice des services enfants-jeunesse dans un centre de services sociaux.

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Le constat est toujours d’actualité plus de 40 ans plus tard, alors que les services de premières lignes pour aider les familles sont insuffisants. Une intervenante de la DPJ le voit régulièrement. «L’attente au CLSC, ça fait en sorte que le dossier se retrouve chez nous, à la DPJ. Les CLSC sont débordés et pour avoir de l’aide, il faut vraiment que ta situation soit grave.»

La demande d’aide d’un parent devient un signalement.

Et une fois dans l’engrenage de la DPJ, il arrive que le problème prenne des proportions démesurées, que le parent qui appelle à l’aide se retrouve au banc des accusés. «J’ai demandé de l’aide après ma séparation, ils m’ont fait passer pour la mère hystérique qui en veut à son ex. Ils ont confié les enfants au père, il les maltraitait, il ne leur donnait pas les soins de bases, j’avais beau leur dire. Ça ne changeait rien.»

Pendant un an, elle n’a eu que des visites supervisées. 

«J’ai réussi à avoir une analyse du milieu. Quand ils ont vu ce qui se passait, ça n’a pas été long qu’ils ont enlevé les enfants de là.»

Au cours d’un entretien à La Presse, André Lebon, le vice-président de la commission spéciale créée après le drame de Granby, a clairement identifié la faiblesse de la première ligne comme cause de l’augmentation des signalements. «Les services en CSLC et la première ligne qui doivent répondre aux besoins d’aide des familles, si tu slaques ça, tu en fais moins, tu le fais de façon erratique ou tu le fais mal, eh bien à la protection de la jeunesse, ça monte! C’est ce qui explique les peaks historiques, et ce n’est pas le premier peak qu’on vit.»

Même chose pour les listes d’attente. «En 2000, on enquêtait sur les listes d’attente en protection de la jeunesse. Et l’équation, c’est : ne rends pas les services de besoin d’aide et tu vas être en besoin de protection.»

Et en protection, ce n’est pas beaucoup plus jojo côté services. Au-delà des listes d’attente qui continuent de s’allonger, la valse des intervenantes est un problème criant, qui augmente aussi le risque d’erreurs. Une mère à qui j’ai parlé a eu affaire à 11 intervenantes différentes en trois ans. «Chaque fois, c’est à recommencer…»

Elle-même s’y perd. 

Et toutes les intervenantes n’ont pas la même capacité d’adaptation ni le même niveau d’empathie, un dossier peut prendre une nouvelle tournure selon que le courant passe ou non avec le parent. De ce fait, le parent se retrouve parfois à la merci d’une intervenante dont on dira poliment qu’«elle n’est pas à sa place». Celles-là – et ceux-là – ne devraient pas y rester.

L’argument de la pénurie de main-d’œuvre revient comme une fatalité chez les gestionnaires pour expliquer – et justifier – les problèmes et les délais, on montre du doigt des postes disponibles, mais non comblés, ainsi que le taux d’absentéisme et le nombre d’arrêts de travail. 

Pourtant, dans un même contexte, certaines régions arrivent à trouver des solutions pour notamment solidifier certaines équipes, en particulier les intervenantes qui doivent procéder à la première évaluation sur place. Cette première étape est déterminante, elle oriente la suite du dossier.

Si des erreurs d’appréciation sont commises à ce moment-là, il devient plus difficile de corriger le tir.

Ainsi, au Centre jeunesse de Québec, on arrive à renforcer cette étape par la présence d’équipes de mentors qui accompagnent les nouveaux employés pendant une période de deux ans. La situation est toute autre dans la région de Chaudière-Appalaches, où les intervenants fraîchement embauchés, parfois tout juste diplômés, sont davantage laissés à eux-mêmes.

C’est une question de volonté.

Dans une région de l’Est-du-Québec, selon une source, «quand ils manquent de personnel, ils changent leurs critères de sélection et d’embauche.»

Pour pallier le manque de services, il faut se garder de la tentation de la facilité, de seulement appeler pour plus de ressources. La solution n’est pas simple, elle commande un examen en profondeur du fonctionnement du système pour s’assurer que l’intérêt de l’enfant en soit vraiment au cœur.

Parce ce n’est pas toujours le cas.

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LA FACTURE D'UN ENFANT

Ça fait trois ans que Julie* n’a pas vu ni parlé à son fils, qui vit depuis 10 ans chez des membres de sa famille élargie, qui reçoivent chaque mois plus de 2000$ pour s’occuper du garçon.

Le tribunal leur a confié jusqu’à sa majorité.

Et Julie, elle, doit payer plus de 600$ par mois. «Mon fils a demandé à être adopté, j’étais d’accord, mais ceux qui s’en occupent n’ont pas voulu, ils auraient perdu leur allocation de famille d’accueil. Et moi, je dois continuer à payer.»

La rétribution qui est versée aux familles d’accueil semble varier d’une région à l’autre, entre autres pour les parents qui ont de faibles revenus. Mais en général, le montant de base oscille autour de 1800$ par mois, il est bonifié en fonction de l’âge et des besoins de chaque enfant. «Ça peut aller jusqu’à 3500$, 4000$.»

* Nom fictif

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«C'EST LE PLUS BEAU MÉTIER»

«C’était la première semaine d’école, le signalement était pour un petit garçon de cinq ans. Quand je suis arrivée chez lui, il m’a littéralement sauté dans les bras, et il m’a dit : ‘‘il faut que tu me sauves!’’ J’ai fait le tour de la maison avec lui, il me montrait où étaient les bâtons…»

Sara* a parlé à la mère. «Elle m’a dit : qu’est-ce que vous voulez, je ne l’aime pas…»

L’enfant a tout de suite été retiré du milieu, il a été adopté. «Je repense à lui parfois, j’espère qu’il est heureux.» 

Il y en a eu d’autres. 

Depuis une dizaine d’années Sara* a les deux mains dedans, elle est intervenante à la DPJ, en première ligne. C’est elle qui va sur le terrain. «C’est le plus beau métier. Je me lève tous les matins pour aider les enfants.»

Les dossiers qu’elle reçoit ont franchi l’étape de la réception et du traitement des signalements — RTS —, elle doit donc aller voir de plus près de quoi il en retourne. Elle doit d’abord rencontrer les parents et les informer qu’ils ont retenu l’attention de la DPJ, une étape très délicate. 

«C’est souvent stressant, la première rencontre. Je leur remets un document et je leur explique ce qui va se passer, je leur remets aussi des documents pour le commissaire aux plaintes. Je suis là pour évaluer la situation familiale, je dois évaluer si la sécurité ou le développement des enfants est compromis au sens de la loi.»

Elle pose des questions. «La première que je pose, c’est toujours : pourquoi vous pensez que quelqu’un vous a signalé?»

Et la première des parents : «Qui nous a signalés?»

Elle ne peut pas répondre à cette question, les signalements restent confidentiels. Ils peuvent venir d’un peu partout, du milieu proche, de l’école. «Si les faits sont fondés, je sens un malaise, ils ont souvent peur d’admettre. Je les écoute, je tente de créer un lien avec eux.»

Sara doit parler à l’enfant. «On a toutes sortes de techniques pour arriver à savoir ce qui se passe, par des dessins par exemple». Elle doit aussi rencontrer différentes personnes qui peuvent l’aider à se faire une tête sur la situation.

«Quand tu débutes, tu n’es pas assez objectif quand tu lis le résumé du dossier avant d’aller sur les lieux. Je me souviens une fois au début, un enfant de trois, quatre ans dans une garderie qui avait des bleus. J’ai regardé la photo et je me suis dit «Oh mon dieu, il l’a battu!» J’ai fait mon enquête et, finalement, l’enfant avait glissé dans le bain. C’était un accident, mais j’étais partie avec un a priori.»

D’où l’importance, insiste-t-elle, de passer plus temps sur le terrain, moins à remplir de la paperasse et à poireauter au palais de justice. 

Quand Sara a complété sa collecte d’informations, elle rédige un rapport d’une dizaine de pages sur le fond, pour expliquer la situation et pour proposer un plan de match. «Ce rapport-là, je dois souvent le modifier plusieurs fois, selon les commentaires de mon chef, du coordo, de l’avocat…»

Ça prend du temps.

Le tribunal aussi. «On aimerait au moins avoir un ordinateur portable pour pouvoir travailler pendant qu’on attend ou au moins avoir une heure plus ou moins fixe où on aura à passer. C’est l’enfer, on perd notre temps!» Elle doit se présenter au tribunal pour les mesures provisoires, doit revenir pour les mesures sur le fond, pas nécessairement devant le même juge. S’ils n’ont pas le temps de passer au travers du dossier, une autre audience doit être prévue, avec tout ce que ça implique de ressources. 

Et de temps, encore.

* Nom fictif