Des 66 000 adultes qui sont hébergés au Québec dans différents types de ressources, quelque 12 700 usagers sont dans la même situation que le fils de Claude et Huguette, avec moins d’argent de poche chaque mois.

Donner d’une main, prendre (plus) de l’autre

CHRONIQUE / Claude et Huguette étaient contents de voir, l’an dernier, que le gouvernement avait tenu promesse, qu’il avait augmenté l’allocation de leur fils.

«Il rêvait de pouvoir se payer une passe d’autobus…»

Ils étaient tout aussi contents de voir qu’une autre hausse avait été accordée cette année, toujours tel que promis. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que le gouvernement, de l’autre main, reprenait l’argent.

Et plus encore.

Claude et Huguette ont fait un tableau Excel des cinq dernières années, depuis 2014 donc, pour comparer l’augmentation de sa prestation de solidarité sociale à celle du montant qu’on prélève dans le compte de son fils pour habiter dans une ressource intermédiaire de type familial, «une très bonne ressource».

Ils sont quatre résidents à cohabiter dans la maison d’une dame, qui les encadre, les nourrit, les blanchit.

Leur fils a 50 ans.

Bipolaire et atteint d’une légère déficience intellectuelle, il a résidé dans quelques résidences avant celle-ci. «Il est dans le système depuis longtemps… Ça n’a pas toujours été facile. On s’est battus pour ne pas qu’il aille à Robert-Giffard, c’est toujours la même problématique entre la déficience et la santé mentale. Là, il est bien où il est, on travaille dans la confiance avec une belle équipe.»

Et ça, c’est précieux. «On a une bonne éducatrice, elle va voir régulièrement notre fils. Elle a une bonne approche, par l’humour, elle n’essaye pas de le changer, mais elle l’emmène à cheminer. On est très impliqués avec eux, on est capable de se dire les vraies choses et ça va bien. Il est sur une lancée, mais c’est fragile…»

Le lundi avant-midi, il va dans un atelier, «ils font du bricolage, ça l’occupe». 

Le samedi matin, il va au Subway.

L’été, il va quelques jours dans un camp d’été, pas très longtemps. «Ça coûte cher, c’est 100 $ par jour. Il aimerait y aller une semaine…»

À partir de 2018, le gouvernement libéral avait annoncé — et amorcé — un rattrapage des prestations des bénéficiaires pour qu’ils reçoivent plus d’argent pour payer ce qui n’est pas inclus dans le loyer, entre autres les vêtements, les sorties, et les petites gâteries qui font une grande différence dans leur vie.

L’an dernier, la prestation du fils de Claude et de Huguette est donc passée de 954 $ à 1035 $, un bond de 81 $ par rapport à l’augmentation de 7 $ de l’année précédente. Moins l’augmentation de loyer de 5 $, il restait un gain net de 76 $, soit un total de 288 $ par mois pour les dépenses personnelles.

C’est là qu’ils se sont mis à rêver d’une passe d’autobus, qui coûte 88,50 $ par mois. «Notre fils aime ça prendre l’autobus, il peut aller partout.»

Ils pensaient que ça y était quand ils ont appris que la prestation de 2019 allait être augmentée encore cette année, à 1123 $, un bond de 88 $. C’était la suite logique, se disaient-ils, au rattrapage annoncé. «C’était ce qu’ils disaient, qu’ils voulaient que les personnes hébergées aient plus d’argent.»

Eh bien non. 

Ils ont appris, pas très longtemps après, que la contribution exigée pour l’hébergement allait faire un bond spectaculaire de 131 $, alors qu’il avait été augmenté d’entre 4 $ et 8 $ au cours des cinq années précédentes. 

On donne 88 $, on reprend 131 $, ça fait -43 $.

«À quoi ça sert d’augmenter la prestation d’un côté et de reprendre plus de l’autre?» demande Huguette, qui a du mal à suivre la logique comptable du gouvernement. Surtout que la ressource, elle, ne touche rien des 131 $ de plus prélevés par le Centre intégré universitaire en santé et en service sociaux, le CIUSSS, à même le compte bancaire de son garçon.

Et où vont ces 131 $? Ils sont versés dans un grand tout, dans le budget qui sert à financer l’ensemble des ressources.

Des 66 000 adultes qui sont hébergés au Québec dans différents types de ressources, quelque 12 700 usagers sont dans la même situation que le fils de Claude et Huguette, avec moins d’argent de poche chaque mois. La directive vient du ministère de la Santé et des Services sociaux, et le calcul, lui, a été fait par la RAMQ.

J’ai appelé au ministère pour qu’on m’explique en vertu de quoi on avait décidé de reprendre plus d’argent d’une main qu’on en donnait de l’autre.

«Par équité», qu’on m’a dit.

Voyez-vous, ça faisait des lunes que le montant qui restait dans les poches des usagers n’avait pas vraiment bougé, qu’il tournait autour de 200 $. Il était de 215 $ en 2017. C’est ce qui restait aux usagers pour leurs dépenses, entre autres pour payer le câble et Internet dans les CHSLD.

Ou leur petite liqueur.

Pour 2019, le ministère a décidé de le fixer à 245 $ pour tout le monde, «en ajoutant 10 $ par année jusqu’en 2023». C’est dans cette logique comptable qu’on a révisé à la baisse le montant du fils de Claude. Au ministère, on suggère qu’il devrait se réjouir d’avoir 30 $ de plus qu’en 2017, plutôt que de se comparer à l’an dernier.

Chanceux, va.

Et puis, c’est que l’argent qu’on lui «donne», à lui et à tous les autres, il ne va pas loin. Il va dans l’économie autour, au Village des valeurs, au restaurant du coin ou au livreur de poulet. S’ils achètent un «gratteux» ou un 6/49, ça retourne directement d’où ça vient, dans les coffres de l’État.

Ce sont 20 millions $ investis directement dans le commerce de proximité, et pas dans un compte en Suisse.

Mais surtout, ce sont des dollars qui font plaisir, qui font une réelle différence dans la vie de ces gens qui n’ont souvent pas grand-chose. Quand le fils de Huguette va manger chez Subway le samedi, il est heureux. Quand il prend l’autobus, il est heureux. «Lui aussi aime ça avoir des gâteries…»