Mylène Moisan
La compagnie Julien a offert une station de lavage de mains portative à l’organisme Solidarité famille, qui vient en aide à quelques centaines de familles dans le besoin.
La compagnie Julien a offert une station de lavage de mains portative à l’organisme Solidarité famille, qui vient en aide à quelques centaines de familles dans le besoin.

Des fois, ça va mieux

CHRONIQUE / Depuis le début de la pandémie, je vous ai raconté des histoires, des vies qui étaient en suspens, des quotidiens qui ont été chamboulés quand le Québec a été mis «sur pause» à la mi-mars.

Trois mois plus tard, la vie reprend doucement son cours.

J’ai eu des nouvelles de quelques personnes dont je vous ai parlé, de situations que j’ai exposées, je les partage avec vous. Elles sont bonnes, raison de plus, comme quoi c’est peut-être vrai ce qu’on dit, que «ça va bien aller»...

Christine n’a pas été sacrifiée

J’ai parlé avec Christine fin mars, elle venait tout juste d’avoir un coup de fil de sa chirurgienne que la chirurgie pour son cancer du sein n’allait pas avoir lieu, que toutes les chirurgies en oncologie étaient annulées en raison de la pandémie, parce que les lits devaient être gardés au cas où.

 Cela, même si la ministre de la Santé, Danielle McCann, répétait au point de presse de 13h que les chirurgies urgentes étaient encore faites, qu’on avait seulement mis sur la glace celles qui étaient non-urgentes ou semi-urgentes, et qu’un comité était chargé d’établir ce qui était urgent et ce qui ne l’était pas.

Mais on s’entend, le semi-urgent, c’est flou. Dans le cas d’un cancer très agressif comme celui de Christine, la ligne était très mince. Selon le plan de traitement initial, la femme de 56 ans devait être opérée quelques semaines après son dernier traitement de chimiothérapie, ce qui la menait autour du 20 avril. Même sa chirurgienne était d’avis qu’elle devait être opérée. «La chirurgienne était sans mot, elle était ébranlée, elle m’a dit “je vais me battre pour toi, tu es un cas prioritaire”.»

Rien à faire, tout était arrêté. Elle m’avait dit avoir l’impression qu’on venait de «signer son arrêt de mort».

Et puis une semaine et demie plus tard, un autre appel, cette fois pour lui dire que sa chirurgie aurait lieu, le 1er mai. «J’ai été opérée exactement dans les délais, la chirurgie s’est très bien passée. La chirurgienne a été très attentionnée et toute l’équipe aussi, qui s’est concertée pour la suite.»

Parce que maintenant, elle peut regarder en avant. «Il reste des traitements, de la chimiothérapie préventive et de la radiothérapie, mais au moins, maintenant, je passe d’une étape à l’autre. C’est comme en randonnée vers le sommet d’une montagne, on n’est pas rendus, mais j’avance.»

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Il était temps pour Josée*

Pendant que nous étions tous confinés chez nous, que le Québec était figé, il y a des personnes comme Josée qui l’ont vécu plus à la dure que d’autres. C’était sa santé mentale qui était en jeu, elle venait d’apprendre qu’elle ne recevrait plus les traitements dont elle avait besoin, un ÉCT, pour électro convulsivothérapie.

Des électrochocs.

Après des années à essayer tous les traitements possibles et inimaginables, on avait enfin trouvé quelque chose qui lui faisait du bien, un traitement aux trois semaines, sous anesthésie, à l’Institut de santé mentale de Québec. Avec ça, elle arrivait à garder la tête hors de l’eau.

Et puis, bang, en mars, on lui annonce qu’elle devra se passer de ses traitements à moins d’être hospitalisée sans avoir droit à aucune visite.

Impensable.

Je l’ai appelée jeudi pour avoir de ses nouvelles. «J’ai eu mon premier traitement ce matin, j’ai été la première. Il était temps. La psychiatre n’arrêtait pas d’augmenter mes prescriptions, je dormais tout le temps, je mangeais plus.» Dans trois jours, le temps que son corps se remette des convulsions, elle sait qu’elle ira mieux.

Enfin.

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Ne pas s’en laver les mains

Mi-avril, je vous parlais des sans-abris de la ville, ceux qui ne pouvaient pas sauver des vies en restant à la maison parce qu’ils n’ont pas de maison, ceux qui battent la semelle à longueur de journée, qui dorment un peu partout, dans les refuges quand il y a de la place pour eux. 

Et je vous disais qu’ils ne pouvaient même pas sauver des vies en se lavant les mains, parce qu’ils n’avaient à peu près nulle part où se les laver.

À 7h41, le matin de la publication de la chronique, Isabelle Proulx m’a écrit pour offrir à la Ville une station de lavage de main. Bel adon, Julien, l’entreprise pour laquelle elle travaille, était à la phase finale de développement de lavabos portables. Ils ont commencé à plancher là-dessus une semaine après le début du confinement, tout a été fait en télétravail, chacun chez soi.

Julien est spécialisé dans les produits en inox depuis 75 ans.

J’ai évidemment tout de suite cherché à la mettre en contact avec la bonne personne à la Ville pour que l’installation se fasse vite, mais malgré les bonnes intentions de tout le monde, on n’a trouvé nulle part où mettre la station. Isabelle n’a pas baissé les bras, elle a demandé si un organisme communautaire en aurait besoin.

Solidarité famille a levé la main.

Je ne connaissais pas cet organisme dans Duberger les Saules, qui offre une cuisine collective, une friperie et deux jardins. Il vient en aide à quelques centaines de familles dans le besoin, leur montre à cultiver et à cuisiner. Jeudi matin, la station a été installée dans un des jardins, j’y étais, le directeur David Paradis aussi. «C’est un beau cadeau pour nos 20 ans…»

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Quelque chose comme un au revoir

Début mai, je vous parlais d’Émilie, finissante de cinquième secondaire à la polyvalente de Charlesbourg, qui se disait qu’il devait bien y avoir moyen de faire quelque chose pour souligner la fin de son secondaire. Elle et ses amis se sont vus la dernière fois le 12 mars, se sont dit qu’ils auraient sûrement congé le lendemain, on annonçait du mauvais temps.

Ils ne se sont jamais revus. 

Le lendemain, François Legault annonçait le confinement.

Elle et ses amis avaient espoir que l’école recommence, jusqu’au 28 avril, quand le gouvernement a annoncé que le primaire recommençait, mais pas le secondaire. «Même les profs pensaient que ça allait recommencer», m’avait-elle dit. Ça voulait dire pas de bal de finissants, même pas un au revoir.

L’école a convoqué les étudiants à tour de rôle pour vider leur case, cinq minutes chacun, pour être certains qu’ils ne se croisent pas.

Émilie était consciente évidemment consciente que, dans l’échelle des drames de la pandémie il y avait bien pire, mais elle — et des milliers de finissants au Québec — auraient voulu juste un dernier moment ensemble, même à deux mètres, pour se saluer avant de prendre chacun leur chemin.

Il aura fallu un mois, mais leur cri du cœur a été entendu. Ce lundi, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge a annoncé que les finissants du secondaire — et ceux du primaire — auraient une «fin d’année mémorable», qu’ils pourraient se voir une dernière fois, au moins pour photo et pour signer leurs albums, avec bien sûr une pléthore de mesures sanitaires.

Un masque et des gants au lieu des paillettes et du smoking.

Ils s’en souviendront longtemps.

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* Prénom fictif