Louise Desmeules (en 2012 sur la photo) a été la première à exercer le métier d’épithésiste au Québec.

De l’importance d’être reconnues

CHRONIQUE / En mai dernier, des épithésistes de 20 pays se sont réunis pendant quatre jours à Québec pour leur congrès annuel.

Une première au Canada.

Il y a environ 300 épithésistes dans le monde, une dizaine au Canada. Des gens qui travaillent avec ceux qui, pour toutes sortes de raisons ont perdu un œil, un nez, une oreille, un sein. Leur métier est de fabriquer les bouts qui manquent pour que personne ne s’aperçoive du trompe-l’œil.

Quand c’est bien fait, l’illusion est parfaite.

Louise Desmeules a été la première épithésiste du Québec — elle est à l’Hôtel-Dieu de Québec — j’avais écrit un texte sur elle il y a quelques années, elle m’avait raconté l’histoire d’un homme à qui elle avait fait un nez. Il était allé s’acheter quelques bricoles à la quincaillerie, l’avait appelée en revenant à la maison. Il était euphorique. «Grâce à vous, personne ne m’a regardé.»

Le pire, ce n’était pas d’être défiguré. 

C’était d’être dévisagé.

Il n’y a pas d’école pour devenir épithésiste, il faut apprendre de quelqu’un qui fait ça, Louise est allée à Toronto et à Strasbourg avant de venir pratiquer dans la capitale au début des années 2000. Elle travaillait déjà à l’Hôtel-Dieu à faire des prothèses dentaires, elle a troqué ça pour les prothèses de visage.

Il y a quatre ans, elle a formé une autre épithésiste, Annie Laverdière, la seule autre que compte le Québec.

À deux, elles ont développé une expertise unique, elles mènent ensemble le projet Seinbiose, qui vise à terme à produire des prothèses mammaires personnalisées, elles ont aussi un projet avec la technique d’impression 3D pour fabriquer en titane des parties manquantes d’un crâne.

Les possibilités sont infinies.

Les besoins aussi. Louise et Annie arrivent à faire presque une cinquantaine d’épithèses par année, la liste d’attente s’allonge déjà jusqu’à octobre ou novembre.

Et, dans moins de deux ans, Louise prévoit partir à la retraite. Quelques jours avant notre rencontre, elle a appris que son poste allait être affiché à l’automne, ce qui laisserait le temps d’une transition en douceur, ce qui lui permettrait de partir l’esprit tranquille en se disant que l’avenir est assuré.

Mais il y a un mais.

À ce jour, au Québec, la profession de Louise et d’Annie n’est toujours pas reconnue par le ministère de la Santé. Officiellement, elles sont des thérapeutes par l’art même si, sur le site du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec, on parle d’elles comme étant des épithésistes.

Ailleurs, le métier est reconnu. À Toronto, à Edmonton, en France, ceux qui font ce travail portent le titre d’épithésiste.

Pas ici.

Voyez l’ironie, Québec a été la première ville canadienne à accueillir le congrès international d’épithésie et, ici, le gouvernement se fait tirer l’oreille pour reconnaître à sa juste valeur ce que font Louise et Annie. «On a une reconnaissance internationale de ce qu’on fait, mais on n’a pas de reconnaissance ici. C’est capoté, hein?»

Très.

C’est pourtant simple. «Le titre que nous avons présentement ne correspond pas à ce que nous faisons.» Et ce n’est pas un caprice. «C’est aussi une question d’assurer la pérennité de notre profession. Nous sommes seulement deux au Québec. L’école, c’est ici, c’est nous. Il faut encourager le mouvement de transmettre.»

Elles ne baissent pas les bras. «On surfe sur l’espoir.»

Ce n’est pas juste pour elles, mais pour tous ceux et celles qui, un jour ou l’autre, vont se faire grignoter un bout du corps par la maladie, par un accident. Ceux qui perdent un œil et qui, faute de pouvoir retrouver la capacité de voir avec, peuvent au moins ne pas changer dans le regard des autres.

Comme ce gars passé inaperçu à la quincaillerie.

Il est peu de métiers qui ne s’enseignent que par transmission, de savoirs qui ne se perpétuent que par une seule personne à la fois. Comme ces deux femmes, dans leur bureau du département de médecine dentaire à l’Hôtel-Dieu, qui font des pieds et des mains pour continuer à faire des nez et des oreilles.

Et, surtout, pour que d’autres continuent après elles.