Cuba: l’autre révolution [PHOTOS] [VIDÉO]

Un an après la passation des pouvoirs entre Raul Castro et Miguel Diaz-Canel, Le Soleil est allé voir où en était la société cubaine où, officiellement, le régime communiste jette du lest. Mais force est de constater que, comme en 1959, la révolution ne viendra pas d’en haut…

La scène se déroule dans le quartier Regla où une violente tornade a tout arraché sur son passage, le président cubain Miguel Diaz-Canel vient constater l’étendue des dégâts. Entre deux visites organisées, alors qu’il se trouve à l’extérieur, il a droit à un comité d’accueil, mais pas celui dont il a l’habitude. Des gens sont venus lui crier leur colère.

«Effronté !»

«Menteur !»

Harangués par la foule, le président et sa garde rapprochée remontent en catastrophe dans leurs véhicules.

Ils détalent, les pneus crissent.

C’était le 1er février dernier, quatre jours après la tornade qui a éventré cette banlieue de La Havane et tué trois personnes. Il n’y a pas si longtemps, jamais les habitants du pays n’auraient eu vent de cette manifestation, la scène d’une minute à peine aurait fait bien peu de bruit.

Elle aurait tout au plus alimenté la rumeur de la rue.

Mais les Cubains, maintenant, ont des cellulaires. Et accès à internet. Ce qui fait que la fuite du président a été filmée, s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Dans un pays obsédé par le contrôle de son image, où le président doit être adulé, la brèche est énorme.

C’est un chauffeur de taxi qui m’en a parlé le premier lorsque je lui ai demandé ce qu’il pensait du nouveau président, en poste depuis le 19 avril 2018. «Ce n’est qu’une marionnette», m’a-t-il répondu du tac au tac. Les minces espoirs de changement qu’il nourrissait avec le changement de garde se sont évanouis.

L’homme, la soixantaine avancée, m’a confié ceci : «Le changement viendra d’en bas».

En bas, ce sont les jeunes, qui sont maintenant connectés au reste du monde. Pas totalement –le régime exerce tout de même un certain contrôle–, mais assez pour savoir ce qui se passe au pays et ailleurs. Les réseaux sociaux où ils se retrouvent désormais n’ont pas seulement servi à partager la vidéo du président en fuite, ils ont aussi permis une vague de solidarité pour venir en aide aux sinistrés.

C’est la force du nombre.

Mis à part le bouche-à-oreille, les Cubains n’avaient jusqu’ici que peu de moyens d’être informés, les médias officiels étant totalement contrôlés par le régime. La lecture quotidienne du journal Granma rend compte essentiellement des rencontres du président, des bons coups du gouvernement, des mauvais des impérialistes, des comptes-rendus sportifs et de l’horaire télé.

Elles aussi sont contrôlées par l’État, tout comme la radio.

Quand j’y étais, au début d’avril, j’y ai appris que Miguel Diaz-Canel a rencontré le secrétaire général du Front de libération du Mozambique, le président du Ghana, la présidente de l’assemblée générale de l’ONU. J’y ai aussi lu que la production de fruits a augmenté sur l’île, que Trump a mis un terme à un accord bilatéral sur le baseball, que l’équipe féminine de basket de Capitalinas a une fiche de 12 victoires en 13 rencontres.

Pour ce qui est de l’actualité, rien, mis à part le rapatriement par le Mexique d’une cinquantaine de Cubains qui ont tenté de fuir le pays.

Dans ce désert médiatique, l’accès à internet et aux réseaux sociaux est une source de nouvelles auxquelles les Cubains n’ont jamais eu accès. Et un casse-tête pour le gouvernement, qui s’est toujours fait un point d’honneur – et une obsession – d’être le seul producteur d’information.

Pendant la semaine passée à La Havane, j’ai naïvement demandé à tous les jeunes que j’ai croisés, et qui avaient les yeux rivés sur leur téléphone, s’ils avaient vu la vidéo du président prenant les jambes à son cou, chassé par la foule. Ils l’avaient tous vue. L’un d’eux m’a décoché un sourire satisfait.

«Comique.»

Celui-là était portier pour un des grands restaurants de la capitale cubaine, habillé de vêtements griffés impeccables, les dents du bas coiffées d’or. Mon espagnol aidant, je lui ai demandé combien il en coûtait pour obtenir un téléphone, et comment on pouvait se procurer un accès au réseau.

Un peu comme ici, il existe différents modèles, le sien valait autour de 90 CUC, environ 135 dollars canadiens. Il a baissé le ton.

Cette employée d'une boutique gagne au moins trois fois plus que les employés de l'État.

-Je peux t’arranger ça si tu veux.

-Je vais y penser.

L’accès au réseau se fait en passant par Etecsa, l’unique fournisseur nationalisé, qui est passé au 3G seulement le 6 décembre dernier. Les internautes doivent payer 40 CUC pour activer leur ligne, puis acheter des blocs de données, le moins cher étant de 7 CUC pour avoir 600 mégaoctets. Des forfaits à 10 et à 20 CUC sont aussi offerts.

S’il existe un réseau parallèle, il ne m’en a pas parlé.

À mon dernier séjour à La Havane en novembre 2016, lors du décès de Fidel Castro, internet n’était encore accessible que dans des zones désignées, où les gens s’agglutinaient pour tenter de se connecter à un réseau précambrien. Les cartes qu’il fallait se procurer pour capter le wifi sont encore disponibles, elles sont passées de 3 à 1 CUC.

Croisés dans la rue, des jeunes se prêtent au jeu du photographe.

Maintenant, tout le monde pitonne.

Partout.

Le traitement réservé à ceux et celles qui osent défier le monopole de l’information en dit long, on n’a qu’à penser à la journaliste et blogueuse Yoani Sanchez, qui a eu maille à partir avec le régime pour avoir d’abord alimenté un blogue indépendant, Generacion Y, puis un site d’information, 14ymedio, qui fait contrepoids à la propagande.

Dans une table-ronde à laquelle elle participait la fin mars à Carthagène des Indes en Colombie, la célèbre blogueuse a affirmé que l’accès à internet pave la voie à une révolution. «Nous sommes devant une génération historique de dirigeants qui est en train de s’éteindre et qui ne sera plus capable de contrôler le pays.»

Avec le Granma, l’autre quotidien officiel de l’État se nomme Juventud Rebelde, pour «jeunesse rebelle», comme un ironique rappel à l’ordre. La rébellion, cette fois, ne rampe pas dans le maquis.

Elle surfe.

Et cette révolution qui vient «d’en bas» monte lentement, mais sûrement. «Les jeunes pensent d’une manière plus tolérante, plus ouverte.» Le titre de la table ronde était à la fois un questionnement et un espoir, « Cuba pourra-t-il résister au courant de démocratisation au cours de la prochaine décennie ?»

Sanchez croit que la digue cèdera, tôt ou tard. «La presse libre est en train d’ouvrir une fenêtre.»

Rédacteur en chef de 14ymedio, Reinaldo Escobar, qui participait aussi à la table ronde, a résumé la situation. «Je me dois reconnaître que, pendant toutes ces années le gouvernement cubain n’a pas assassiné de journalistes, parce que le gouvernement a eu la brillante idée de tuer le journalisme. Le journalisme comme profession a alors cessé d’exister, faisant de nous des fantômes, des revenants.»

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LES «NOUVEAUX RICHES»

Je suis entrée quelques minutes chez Roberto, dans la maison qu’il est en train de se construire tout près de Varadero, ses nouveaux électros étaient encore dans leur boîte. Le modèle de luxe.

-Ça doit coûter cher d’acheter ça ici ?

-Oui. C’est pour ça que je les ai fait venir du Panama. Même chose pour les pneus de ma voiture, on n’en trouve pas ici.

Travailleurs autonomes, certains chauffeurs de taxi tirent un bon revenu du tourisme.

Avec son modèle économique centralisé, Cuba n’arrive pas à être compétitif avec des pays comme le Panama, qui offrent divers produits à la moitié ou au tiers du prix, même en incluant le transport. Si vous voyez à l’aéroport des paquets emballés de pellicule plastique, ça en est probablement.

Certains sont gigantesques.

Dans une entrevue qu’il a accordée à l’Associated Press le 19 avril, l’économiste Omar Everleny Pérez calculait que les importations des Cubains de l’étranger dépassaient les deux milliards US par an. C’est autant d’argent qui ne fait pas rouler l’économie cubaine, exsangue.

Carlos est un bon exemple de ces Cubains qui tirent profit des assouplissements des dernières années en matière de propriété et de commerce. Roi de la débrouille, il a troqué son emploi sous-payé pour l’État contre un statut de travailleur autonome. Parlant russe et anglais, il s’est converti en guide touristique avec sa voiture, une Lada 1976, que son père lui a donnée il y a une vingtaine d’années.

Le restaurant où Obama a cassé la croûte, fréquenté par des touristes et des Cubains.

S’il la vendait demain matin, il pourrait en tirer 30 000$ US. «Il y a trois ans, elle valait 25 000$.»

Cette hausse de la valeur est le signe de la spéculation qui s’est emparée du marché de l’automobile, qui se traduit par des prix totalement prohibitifs. Pour un modèle récent, tout de même de seconde main, une Hyundai Accent 2012 par exemple, le prix peut frôler les 100 000$ CAN.

Quand je lui demande comment les Cubains arrivent à trouver de telles sommes, je n’ai qu’un vague «on s’arrange» en guise de réponse. Dans ce «on s’arrange», je comprends qu’il y a toutes sortes de pirouettes, légales ou pas. Certains peuvent compter sur des membres de la famille installés aux États-Unis, à Miami principalement, mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Carlos, lui, profite de sa proximité avec Varadero, une des destinations les plus courues de l’île, pour faire de l’argent. C’est lui qui m’a conduit de l’aéroport de Varadero à la ville, s’informant en chemin de mes plans de voyage, question de voir si j’allais avoir besoin de ses services.

J’allais à La Havane le vendredi, il passait par là en route vers une fête de famille.

Marché conclu.

Même s’il se dit plutôt satisfait du nouveau gouvernement, il se sait à la merci des humeurs du régime. «L’État veut serrer la vis aux taxis privés pour favoriser les taxis qui appartiennent à l’État. Si ça arrive, même si j’ai un permis officiel que je paye, ça risque de faire diminuer mes revenus. Ça vient changer les règles du jeu…»

Même chose pour ses impôts, qui pourraient grimper par un simple décret. «Il y a un projet de les faire passer de 10% à 15%.»

Qu’importe, Carlos se dit «fidéliste» convaincu. «Fidel était un homme bien. Je suis conscient des problèmes, mais rien n’est parfait. Et j’aime bien le nouveau président, il est plus présent. […] Je pourrais partir, mais je préfère rester ici avec ma famille. J’ai un de mes amis qui est un des plus grands neurochirurgiens du pays, il est aux États-Unis, il s’occupe d’enfants autistes. Ça me fâche de voir ça.»

Peut-être parce que cet ami était payé 20 CUC par mois, le salaire moyen mensuel versé aux employés de l’État.

Carlos gagne beaucoup plus en travaillant à son compte. «Ça dépend des périodes, ça va avec le tourisme. Mais je peux faire jusqu’à 1000 CUC par mois, alors je m’en sors très bien. Je paye mes impôts au gouvernement et j’arrive à vivre correctement. J’ai pu acheter un terrain, je peux bâtir ma maison pour moi et ma femme.»

Et à avoir des électros dernier cri.

- Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

Dans les rues de La Havane, l’augmentation du niveau de vie de certains Cubains est visible.