Geneviève Dufour

«Cette histoire, je l'ai gardée pendant 65 ans»

CHRONIQUE / Septembre 1952, à 29 ans, Geneviève Dufour s’apprête à s’embarquer sur le bateau qui l’emmènera au Québec, un aller simple vers son futur époux.

Stanley, d’Alma, avec qui elle correspond depuis six ans. Qu’elle n’a jamais vu.

Deux jours avant le départ, sa marraine lui donne une valise. «Elle m’a remis ce qu’elle avait de plus cher.» Dans la valise, ce qui reste de son premier amour, René Stetter, mort au combat pendant la Première Grande guerre, à la Bataille de Verdun. Le 17 juin 1916, quatre mois avant ses 20 ans.

Germaine est une de ces veuves blanches, fiancées pour l’éternité.

Geneviève Dufour, 94 ans, m’a invitée chez elle pour me montrer ce que contenait cette précieuse valise. Depuis le 5 décembre, la filleule s’est replongée dans les souvenirs centenaires de sa marraine, les a triés, ordonnés, a placé dans un cartable les documents officiels.

Certificat de naissance, déclaration de mort. 

Un brevet d’enseignant. René Stetter venait de l’obtenir quand il s’est enrôlé dans l’armée pour servir son pays.

Geneviève n’avait jamais pris le temps avant de mettre de l’ordre dans tout ça. Elle avait, tout au plus, remplacé la valise fatiguée par une boîte en plastique. «La boîte me faisait peur et plaisir à la fois. Je la conservais, je ne pouvais pas me résigner à mettre son contenu à la poubelle.» 

Début décembre, elle a visionné un reportage sur la guerre, où on reconstituait un uniforme de la guerre de 14-18.

Ça a été le déclic. «Depuis, j’ai les deux pieds et les deux mains dedans!» En plus des documents, il y avait dans la boîte le képi de René, avec le numéro 106 devant identifier son régiment, trois médailles et une boucle de ceinture en métal. Dessus, les mots «patrie» et «honneur».

La boucle est tordue et trouée. Une balle. «Il a été blessé.» Sous-lieutenant, René Stetter avait échappé à la mort cette fois-là.

Il y a quelques photos. «C’était un bel homme.»

Geneviève sort de la boîte une feuille blanche, pliée, elle la manipule avec douceur. Le papier est mince, on s’étonne qu’il ait survécu plus d’un siècle. «Regardez, ici, c’est un ordre qu’il avait reçu.» Écrites à la main, les consignes pour une attaque. «Lorsque la compagnie Gallant vous aura dépassé d’une centaine de mètres, vous quitterez vos tranchées [...] et passerez en avant. Attaque vers 13h30.»

Imaginez la logistique, chaque compagnie devait ainsi être informée.

La Bataille de Verdun, dans la Lorraine, a duré 10 mois, de février à décembre 1916. Elle a fini en queue de poisson par une victoire défensive de l’armée française. Elle a surtout marqué les esprits par la lourdeur des pertes humaines, 700 000 soldats ayant péri sur le champ de bataille, à parts égales entre Allemands et Français.

René est de ceux-là.

Germaine s’est rapidement inquiétée de ne plus recevoir de lettres de son fiancé, qui lui écrivait presque tous les jours dans les tranchées. Ses lettres commençaient par «Ma Germaine chérie», se terminaient par l’espoir de la revoir. Il lui racontait la guerre comme il la vivait.

Un passage, pris au hasard. «Vous savez de quel cœur je vous adresse ces vœux. Ce qu’il faut souhaiter c’est l’écrasement de cette vermine pour que nous nous revoyions.» 

René écrivait sans faute.

Quand les lettres se sont taries, Germaine a craint le pire. René a d’abord été déclaré disparu, puis officiellement mort en 1919. «Ça a pris deux ans pour régler les papiers.» Geneviève me montre le certificat officialisant le décès. 

«Mort pour la France.»

Germaine a voulu savoir comment son René était mort, elle a retrouvé la trace d’un compagnon d’armes qui avait survécu. 

Salvador lui a raconté, par lettre, l’attaque funeste du 17 juin. «M. Stetter donna un petit coup de sifflet et nous partîmes en chantant. Il me dit, lorsque nous eûmes franchi un réseau de fils de barbelé, “j’ai soif”. Je lui tendis ma gourde, car la sienne était percée d’une balle, nous bûmes ensemble. 

«Puis, reprenant notre course, nous arrivons dans la tranchée boche. Sans nous arrêter, nous envoyons les prisonniers boches que nous faisons à l’arrière et nous sautons dans une seconde tranchée boche juste sur le bord du ravin de la mort. Nous avions avancé de près de quinze cents mètres, mais nous nous trouvions arrêtés par le feu violent de la mitraille qui crache sur nous.

«M. Stetter et moi organisons les positions quand nous aperçûmes sur la gauche un soldat (nous pensions) et en réalité, un officier observateur sur l’autre côté de la crête et qui nous regarde avec sa jumelle. Sans perdre de temps, je commande le feu. À ce moment, je vis M. Stetter, il venait de recevoir une balle, il me dit “Oh, j’ai soif!” Je lui passe donc ma gourde et je lui dis “Restez ici dans le fond de la tranchée, vous ne nous êtes d’aucune utilité maintenant. Je prends le commandement.” [...] 

«Le voyant blêmir, je lui demande ce qu’il aurait et il me dit “je souffre” et il se releva pour voir ce qui se passe en dehors. Un officier boche tira sur nous et M. Stetter, atteint à la tête un peu au-dessus de l’arcade sourcilière droite, tomba et je reçus presque son dernier regard et une forte pression de sa main. Il est mort en brave.»

À 19 ans.

Germaine a fini par se marier avec un Suisse, en 1930, elle a déménagé là-bas. Geneviève y allait souvent. «Elle me faisait venir pour les vacances, on passait beaucoup de temps ensemble. Elle me parlait beaucoup de René, mais elle ne m’avait jamais parlé de la valise qu’elle avait.»

Jusqu’à l’avant-veille de son départ pour l’Amérique.

Et bientôt, très bientôt, ce qui reste de René Stetter refera le voyage à rebours. Geneviève a contacté l’Association des Anciens Combattants et Soldats français de Québec, dont le président, Patrice Perdriat, part le mois prochain pour la France. Geneviève lui remettra la boîte, qui est attendue au Musée de la guerre.

La mémoire du sous-lieutenant Stetter regagnera ainsi le pays qui l’a vu naître et mourir. «Je serai soulagée quand la boîte partira pour la France. Je suis heureuse d’avoir eu le courage de garder ça, d’avoir mis le temps qu’il fallait pour faire le tri dans le bric-à-brac. Je n’ai fait que mon devoir.»

Elle gardera, sur une tablette de sa bibliothèque, la photo de celui qui aurait pu être son parrain. «Il fera toujours partie de la famille.»