Mylène Moisan
Orthopédagogue, Godelieve de Koninck a enseigné au primaire, au secondaire et à l’Université Laval, elle a passé une bonne partie de sa vie à célébrer la beauté et la richesse de la langue française, à se mettre à son service.
Orthopédagogue, Godelieve de Koninck a enseigné au primaire, au secondaire et à l’Université Laval, elle a passé une bonne partie de sa vie à célébrer la beauté et la richesse de la langue française, à se mettre à son service.

C’est l’âme qu’on déconfine [VIDÉO]

CHRONIQUE / C’était fin 2013, Godelieve de Koninck m’avait invitée au CHSLD Louis-Hébert tout près du Colisée où, chaque semaine depuis six ans, elle se pointait avec sa besace remplie de bouquins et de journaux, où elle passait une heure à faire la lecture à des résidents, un peu de tout, de la poésie à l’horoscope.

Pour certains, c’était leur seule visite de la semaine.

Voyant tout le bien que ça leur faisait, Godelieve souhaitait que d’autres lecteurs se joignent à elle, elle rêvait d’une équipe de bénévoles qui visiterait d’autres CHSLD de la région de Québec. Elle avait trouvé un nom pour son idée, Liratoutâge, Godelieve ne tarit pas d’éloges sur les vertus de la lecture.

Orthopédagogue, Godelieve a enseigné au primaire, au secondaire et à l’Université Laval, elle a passé une bonne partie de sa vie à célébrer la beauté et la richesse de la langue française, à se mettre à son service. On dit qu’elle a pris sa retraite, ce n’est que sémantique, elle ne s’est jamais arrêtée.

Après que j’aie raconté dans Le Soleil son histoire, il y a sept ans déjà, les bénévoles n’ont pas tardé à lever la main. Tellement qu’elle s’est retrouvée avec un beau problème, elle avait plus de lecteurs – plutôt des lectrices – que de résidences où aller lire, elle a dû mettre les bouchées doubles pour en trouver.

Ça n’a pas été aussi simple qu’elle pensait.

Elle n’a pas baissé les bras – quelque chose me dit qu’elle ne le fait jamais – et elle est parvenue à essaimer toujours un peu plus, si bien qu’elle a réussi à implanter Liratoutâge dans plusieurs résidences et de CHSLD de la région, avec une soixantaine de bénévoles allaient chaque semaine y faire la lecture.

Elle aussi continuait à le faire.

Mais Godelieve rêvait plus grand encore, c’est tout le Québec au complet qu’elle avait en tête. Quand elle m’en a parlé en 2013, elle était toute seule, visitait trois CHSLD. Elle m’a dit «la lecture, c’est tellement important.»

À tout âge.

Pour réaliser ses ambitions, elle avait besoin d’un coup de main, elle a convaincu l’Association des retraitées et retraités de l’enseignement du Québec (AREQ) de monter dans le train, elle a obtenu une subvention. Le mariage était parfait, une talle de profs retraités comme elle aux quatre coins de la province.

Elle m’écrivait régulièrement pour me tenir informée de l’avancement du projet, on y était presque.

Et bang, COVID-19.

À 82 ans, elle s’est retrouvée confinée, et les portes des résidences et des CHSLD se sont fermées d’un coup sec. Allait-elle lancer la serviette? Voici ce qu’elle m’a écrit le 30 mars. «Je voulais juste vous dire l’idée que j’ai eue […], je me suis dit que je pourrais faire des lectures de chez moi, mettre le tout sur un lien ou autre moyen techno et transmettre le tout dans les résidences intéressées. Ce pourrait être distribué à de petits groupes au moment où cela conviendrait.  J’en ai  parlé à des responsables qui en ont parlé à l’ensemble des responsables. On est enthousiastes.»

Elle a même écrit à la ministre Blais.

Mais l’enthousiasme des responsables s’est vite buté à des considérations bien terre à terre, les résidences n’étaient pas équipées pour faire ça.

Le wifi est rare.

Godelieve allait-elle jeter l’éponge? Que nenni. Elle s’est tournée vers l’AREQ pour voir s’il n’y aurait pas une autre solution. Ils en ont trouvé une. Godelieve allait être filmée en faisant la lecture dans son sous-sol, on en ferait des capsules vidéo qu’on déposerait chaque semaine sur YouTube*.

Elle en est à sa troisième semaine. «C’est devenu une réalité! Je me rappelle vous avoir dit il y a déjà plusieurs années que mon rêve était que tout le Québec se mette à la lecture!»

Il faut toujours rêver.

C’est sûr que ça ne remplace pas le contact humain, mais ça permet au moins à des personnes d’être en sa compagnie, au moins virtuellement, peu importe où ils sont. Elle leur lit ce qu’elle lisait avant, en apprivoisant la technologie et la caméra, «comme quoi on n’a jamais fini d’apprendre», m’a-t-elle écrit hier.

Elle aimerait éventuellement faire participer des bénévoles.

Les personnes qui ont déjà des tablettes et qui sont branchées peuvent écouter Godelieve quand elles veulent, des résidences ont même trouvé des solutions pour celles qui ne le sont pas. Même au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale nationale, on s’est arrangé pour que ça se rende dans les chambres.

Elle a partagé avec moi des échos reçus, Béatrice a parlé d’un «paratonnerre contre l’isolement», Lyne d’un «excellent service que je qualifierais d’essentiel». Godelieve est aux oiseaux. «Quand on est confiné dans sa chambre et qu’on écoute lire, on sort de cette chambre et on suit les lectures là où elles nous amènent…»

C’est l’âme qu’on déconfine.