Rodrigue Labrecque revient à ses anciennes amours depuis quelques années, il a recommencé à tricoter la broche dans son atelier, fabrique des modèles miniatures de ses pêches avec la même minutie qu’autrefois.

Beau temps méchant temps

CHRONIQUE / Quand j’ai appelé Rodrigue Labrecque la première fois, ça a «sonné engagé» — j’aime bien cette expression —, pas de répondeur, pas de courriel évidemment, j’ai rappelé plus tard et il a répondu.

Rendez-vous le lendemain 11h.

C’est son voisin Éric qui m’avait écrit au printemps pour me mettre sur sa piste, parlez-lui de la pêche à l’anguille, il est intarissable.

Rodrigue m’attendait de pied moins ferme qu’avant, il s’est fait rouler dessus par son tracteur en juin, a bien failli y laisser sa peau. «Je suis allé frapper à la porte de Saint-Pierre, il m’a reviré.» Le voici donc deux mois plus tard revenu chez lui à Saint-Michel de Bellechasse, dans la maison de son grand-père Désiré.

C’est là où il est né en 1932, «je ne sais pas dans quelle chambre», c’est là où il a appris de son père Mizaël tout de la pêche, comme son père l’avait appris de Désiré. «J’ai toujours travaillé à la pêche. J’ai commencé à cinq, six ans, je faisais ce que j’étais capable de faire». 

Puis la pêche est devenue son gagne-pain, réglé par les marées du Saint-Laurent devant chez lui, la récolte des anguilles se faisant quand l’eau se retire, «à toute heure du jour et de la nuit», tous les jours.

«On y allait beau temps méchant temps».

C’est à partir de la grève que lui et son père plantaient chaque année la longue palissade dans laquelle allaient se prendre les poissons. «Il fallait acheter 300 perches, ça donnait une clôture de 3500 pieds de long», clôture qu’il fallait «démancher à la fin de la saison. Il fallait tout rouler la grille.»

À bras.

Lui et son père n’étaient pas les seuls à l’époque, «c’était cordé» le long du littoral avant et après Saint-Michel.

C’est le temps où le fleuve était poissonneux, et il n’y avait pas seulement de l’anguille. «On pêchait toutes sortes de poissons, du bar, du poisson blanc [que je suppose être le corégone], de la truite, du saumon, du brochet, de l’esturgeon.» Il a ouvert un vieil album, m’a montré une photo, 1968, un esturgeon de 404 livres. «J’ai sorti ça à 5h30 du matin avant le déjeuner. Je l’ai emmené vivant à l’aquarium, mais il est mort trois semaines plus tard, étouffé.»

Il l’y a conduit attaché sur une remorque.

Il m’a aussi montré une photo d’un camion de livraison, de l’hôtel Neptune, qui venait chercher directement les prises de Mizaël et de Rodrigue. Pour le reste, «on shippait tout ça à Montréal. À Québec, ce n’était pas fort.»

La pêche a longtemps été bonne. «Moi et mon père, à nous deux, on sortait entre 50 000 et 60 000 les bonnes saisons, facilement. Il y en avait du poisson. Une nuit, on a fait trois voyages pour vider la pêche, ma mère nous a demandé : “Qu’est-ce que vous faites?” Elle se demandait ce qui se passait».

Le poisson était là. «Il n’y avait pas d’heure.»

Une fois, «on a sorti 1100 bars et ceux de trois livres en baissant, on les laissait à l’eau. Il y en a qui faisaient 25 livres, 30 livres. Même le cheval n’a pas été capable de tirer ça. Ma mère en a mis deux en conserves et l’hiver, on mangeait du bar.» Et de l’anguille, «ma mère avait sa façon de la cuisiner».

Elle la dégraissait, la faisait griller sur le vieux poêle au bois Bélanger qui trône encore dans la cuisine.

Rodrigue s’en sert encore.

L’hiver, il fallait aussi se préparer à la prochaine saison, refaire le grillage de la palissade. «Il fallait tricoter la broche, on tricotait 1000 livres de broche», du fil de fer, «on faisait 40 pieds de long par 4 pieds de large chaque jour. Il y en a qui le commandaient déjà fait, on l’a fait une fois, mais ça brisait, ça ne toffait pas la saison.»

Ils se sont remis à tricoter la broche. «Ce n’était pas un métier tranquille, c’était de l’ouvrage.»

Mais l’ouvrage a fini par manquer, faute de poisson. «En 1968, mon père m’a dit : “Si jamais tu te trouves une bonne job, prends-la, le poisson s’en va.”» Les grillages ne se remplissaient plus comme avant. «Quand ils ont ouvert l’Expo 67 à Montréal, ça a donné un coup.»

Il a vidé sa dernière pêche en 1974. «En dernier, l’anguille arrivait morte. […] Quand j’ai arrêté, il n’y avait plus de poisson, je ne faisais même pas assez d’argent pour vendre mon permis, il valait 200 $.»

Il est allé à l’aquarium, il y a travaillé jusqu’à sa retraite.

Rodrigue revient à ses anciennes amours depuis quelques années, il a recommencé à tricoter la broche dans son atelier, fabrique des modèles miniatures de ses pêches avec la même minutie qu’avant. Il en fait pour ses nièces, ses neveux. Et ses doigts, malgré les années, n’ont rien oublié du mouvement.

Il vieillit doucement dans le même décor où il a passé tant d'années, devant le fleuve, la marée était baissante quand je suis allée chez lui. «Elle va être basse dans deux heures», moment où il aurait fallu vider la pêche. Rodrigue ne vit pas dans le passé, il pense au moment où il pourra remonter sur son tracteur.

Il sait que le méchant temps ne dure pas.

Que la marée remonte toujours.