Alain Gervais a utilisé plusieurs tribunes dont celle de Tout le monde en parle pour réclamer plus de contrôle sur les boissons sucrées à forte concentration d’alcool comme celle que sa fille Athena a consommée avant d’effectuer une chute mortelle. Québec va bouger.

Mourir pour rien

CHRONIQUE / Après avoir confondu son rôle de législateur avec celui de lobbyiste, le gouvernement Couillard a retrouvé le sens des responsabilités. Il limitera la vente des boissons sucrées à forte teneur en alcool aux seules succursales de la SAQ.

Je n’ai pas changé d’avis depuis la semaine dernière – lorsque je vous ai raconté ma brosse au Bacardi à l’âge de 14 ans –, la mesure ne rendra pas ces produits hors de portée des adolescents qui, comme nous à l’époque, se trouveront des passeurs. Malgré cela, le souci de hausser le coefficient de difficulté n’est pas futile et superflu. Par contre, la partie de ping-pong entre Québec et Ottawa, qui se renvoyaient la responsabilité d’agir à la suite du décès d’Athena Gervais, était assez désolante. La balle est maintenant dans le camp de Justin Trudeau, appelé à assumer les siennes en rendant la commercialisation de ces produits plus transparente afin que cesse le camouflage banalisant ces produits.

Ces derniers jours, l’organisme Éduc’alcool a documenté et bien vulgarisé l’information véhiculée dans les médias pour accentuer ses pressions sur les décideurs provinciaux et fédéraux, qui étaient restés plutôt indifférents aux mises en garde ayant précédé l’expérience funeste du groupe d’étudiants d’une école secondaire de Laval.

Y’aura-t-il une suite à la lettre ouverte d’Éduc’alcool parue dans nos pages mardi, avec cette fois pour titre « Athena n’est pas morte pour rien »?

J’espère que les dirigeants de l’organisme n’iront pas jusque-là. L’efficacité a été démontrée et elle aura autant de mérite dans la sobriété que dans une appropriation qui deviendrait déplacée.

Le choc de la charge émotive, je la comprends. Le désarroi que provoque la perte brutale d’un enfant et que des parents ont le courage de transformer en énergie positive pour monter aux barricades, je l’honore.

Pierre-Hugues Boisvenu et Marcel Bolduc ont du mérite d’avoir persévéré à chercher les failles dans l’administration de la justice ayant exposé leurs filles à des meurtriers. Trop de Canadiennes sont malheureusement encore victimes d’agressions sexuelles et de comportements excessivement violents, mais MM. Boisvenu et Bolduc ont contribué à relever notre niveau de vigilance et, surtout, à faire reconnaître certains droits aux victimes d’actes criminels ainsi qu’à leurs proches.

De la même façon, l’engagement des Mères contre l’alcool au volant est un parcours de combattantes dont l’utilité et l’efficacité ne se mesurent pas qu’à l’exposition médiatique. Les témoignages livrés dans les communautés ainsi que dans les écoles à longueur d’année supportent les publicités-chocs de la Société de l’assurance automobile du Québec.

Dans le même esprit, il est tout à fait normal qu’Alain Gervais, le père d’Athena, ait utilisé toutes les tribunes lui ayant été offertes, dont celle de Tout le monde en parle, pour secouer notre propre indifférence face aux premières alertes sonnées. Si la famille Gervais veut rester au centre des remises en question tant à Québec qu’à Ottawa pour bien en évaluer le sérieux, qu’elle poursuive. Cette implication souvent libératrice est profondément humaine.

Sauf qu’organismes, politiciens et médias doivent rester pudiques et prudents face à la récupération, l’une des grandes tentations de notre époque de la communication de masse. Athena Gervais n’est pas morte pour devenir symbole. Son escapade du midi avec des copains n’a jamais été associée à une quelconque détresse. Bien au contraire, tous les témoignages de celles et ceux qui ont bien connu l’adolescente ont vanté sa vitalité, et sa foi en l’avenir.

Il faut que ce soit l’intelligence collective qui nous pousse à agir et non la crainte de remords que l’un de nos jeunes soit mort pour rien. Autrement, on est débiles pour vrai.

Au fait, l’adolescent à qui le mauvais sort inflige une maladie foudroyante et incurable ou l’autre qui est prisonnier d’un mal-être, qui s’isole et souffre en silence jusqu’au jour où il décide d’en finir, il meurt pour qui et pourquoi?

N’abandonnons pas les prières pour les 32 aînés ayant brûlés vifs à L’Isle-Verte tant qu’au moins deux sources sûres n’auront pas confirmé qu’ils ont bel et bien obtenu la faveur du paradis pour le sacrifice de leurs vies. C’était pleinement mérité, leur mort a été utile, puisque le gouvernement québécois finance maintenant l’installation de gicleurs dans l’ensemble des résidences pour aînés. N’oublions pas non plus de remercier le dernier salarié mort au travail, car, grâce à lui, les pratiques sont aujourd’hui plus sécuritaires et il y a moins d’orphelins dans les familles ouvrières.

Le sarcasme des dernières phrases illustre à quel point l’action par association est une préoccupation assez tordue. C’est pourquoi d’ailleurs je me conditionne à l’idée de finir dans le placard des avis de décès, avec tous ceux qui meurent pour rien!

Sans vouloir vous plonger dans l’anxiété, ça risque fort d’être le cas aussi pour vous...