Je reste déterminée à guérir du crabe, mais jamais, de mon visage de trois ans.

Mon visage inguérissable

CHRONIQUE / «Un jour, très tôt dans la vie, quelque chose se jette sur nous et nous donne notre visage inguérissable.

Il prend forme à deux ou trois ans puis se cache dans l’ombre des travaux.

Nous avons mille visages qui se font et se défont aussi aisément que les nuages dans le ciel.

Et puis, il y a ce visage du dessous. »

— Christian Bobin

Je le dis souvent, mais j’exerce le plus beau des métiers qui soit. Il cumule tout ce que j’aime en un seul point focal, qui achève sa course vers un lieu sacré, tenu entre deux chaises, encadré par un bout de plancher et quatre murs sur lesquels se réverbèrent, semaine après semaine, des tonnes et des tonnes de mots.

Des mots pour le dire, qui s’enchaînent joliment ou crument, qui frappent fort, ou qui tombent mollement sur les lattes du plancher. Des mots qui, toujours, cherchent à retrouver le chemin vers un seul et même lieu, celui de la vérité.

Mon travail se fait souvent dans le noir, à tâtons et dans le champ gauche de la vie active moderne, mais il donne accès à tant de beautés, à tant de sens, qu’il vaut bien les quelques heures de lourdeur auxquelles il peut parfois convier. Il me donne la chance d’assister au déploiement magnifique de la fonction réparatrice de la psyché, de son désir effréné de guérir de ses blessures originelles et de se réapproprier à la fois son histoire et sa destinée.

Depuis un mois, j’ai dû imprimer un géant « pause » sur l’enchaînement de ces jours qui me ramenaient dans cette pièce rouge adorée. J’ai dû suspendre le fil d’une parole en cours de délivrance avec des tas de gens qui m’habitaient quotidiennement le cerveau et le cœur, pour aller m’occuper de mon corps, qui réclamait quelque chose comme son dû, peut-être.

Je me suis ainsi retrouvée seule avec ma propre psyché, son dynamisme à elle, qui, pour le coup, avait bien besoin de sa fameuse fonction réparatrice. Clouée au lit par la chimiothérapie, j’ai eu le temps de regarder le soleil de deux journées entières projeter ses cristaux changeants sur les murs de la chambre, concentrée à seulement laisser le temps glisser sur ma peau, déposer son empreinte et me laisser dormir, enfin. Au bout des heures, au bout des lendemains qui ont fini par me ramener dans le sens du monde, j’ai enfilé des bottes, mis du rouge à lèvres et suis allée au Centre culturel, recevoir le doux piano d’Alexandra Strélinski (oui, encore elle. Elle fait définitivement partie de la trame sonore de l’année cancer).

À un moment du spectacle, sur un voilage en arrière-scène, on a projeté des images, qu’on aurait dit tournées en super 8, d’une enfant, la petite Alexandra, qui s’amuse avec un piano-jouet turquoise. J’avais tenu jusque là un genre de suture sur la faille de San Andreas que j’avais à l’intérieur. Elle n’a pas tenu le coup. « Well, let’s not drink to that ».

Le flot qui a suivi charriait son lot de sens, comme c’est souvent le cas avec les grandes lâchées émotives. Elle fonctionne aussi comme ça, la psyché, par à-coups torrentiels.

La petite Alexandra était venue percuter la mienne, de petite, et avait fait surgir en moi l’image de mon « visage inguérissable d’enfant », celui-là même que je cherche toujours à retrouver chez mes patients,

celui que Dolto ou Lacan auraient nommé « sujet »,

cet alliage unique de ce que nous sommes au tout début des choses,

avant les trahisons inconscientes à soi,

avant les ravages de l’éducation et des traumas,

avant l’âge adulte et ses délestages aussi cruels qu’inutiles.

Ce visage m’est revenu.

J’ai réalisé que j’avais oublié cette part fondamentale de moi, sur le palier d’une clinique privée à la fin du mois de janvier dernier, question de me faire grande, forte et mère, surtout.

Et peut-être même que je l’avais oubliée depuis plus longtemps, au fond. On a beau exercer le plus beau des métiers du monde, on n’échappe pas, nous non plus, à la routine, à l’enlisement de soi dans la répétition lâche et sécurisante des habitudes.

Tous, pourtant, nous avons tant besoin de garder un rapport vivant et renouvelé avec ce personnage intérieur. Pour reprendre une jolie image empruntée à la psychologue Rose-Marie Charest, il y a, en chacun de nous, cette petite poupée russe tout à l’intérieur des autres, pleine, dense, constituée du bois le plus solide qui soit.

Une toute petite poupée, pleine d’elle-même, qui ne s’ouvre pas, mais qui se révèle quand on enlève les couches de protection. Nous parlons ici de notre nature profonde, ou alors d’un intime qui ne se standardisera jamais, de ce qui combine à la fois qui nous avons toujours été, et qui nous aurons toujours avantage à devenir. Il ne s’agit pas que de « l’enfant en soi », mais bien de ce que nous sommes dans notre plus pure expression, quand on est ailleurs que dans l’Ego ou dans le polissage de nos poupées extérieures, bien grandes, bien belles, mais bien vides, au fond.

Et c’est aussi ça mon métier au final : ramener chaque humain vers lui-même, à la maison, à ce visage inguérissable qu’il a, inévitablement, oublié sur les marches de ses propres traumas. Pas un humain rencontré toutes ces années qui n’avait en lui cette petite poupée. Pas un humain rencontré toutes ces années qui n’avait pas appris, à un moment ou l’autre, à haïr ou à renier précisément ce qui le rendait unique. Il est là, aussi, tout le travail, à se défaire de la détestation de soi, à se redonner le droit d’habiter le monde avec sa parole unique.

Mon métier me manque, alors je le laisse ici s’exprimer comme il le peut, en vous invitant tous à cette si belle tâche de reprendre en main votre processus d’individuation, celui qui vous mène à devenir toujours plus et mieux vous-mêmes et à arborer votre magnifique visage inguérissable, parce que c’est toujours le plus beau qui soit.

Je reste déterminée à guérir du crabe, mais jamais, de mon visage de trois ans.