Nathalie Plaat
Parce qu’à ma naissance, ma mère ne m’a pas transmis que son féminisme naturel et assumé, mais aussi, plus que tout, l’absolue valeur de l’amitié dans la vie, j’ai comme elle, comme ma sœur, autant d’amis.es que mille Mexico.
Parce qu’à ma naissance, ma mère ne m’a pas transmis que son féminisme naturel et assumé, mais aussi, plus que tout, l’absolue valeur de l’amitié dans la vie, j’ai comme elle, comme ma sœur, autant d’amis.es que mille Mexico.

Mille Mexico

CHRONIQUE / Premières paroles échangées par de tout nouveaux parents au-dessus de la tête fraîchement née d’une petite fille. On discerne à peine les mots, tant l’enregistrement date. On y reconnaît les vagues habituelles que les bandes des cassettes faisaient à l’époque. Ça ondule sur la voix de la mère, dans laquelle on perçoit quand même un mélange d’épuisement, d’endorphine et d’ocytocine. Puis, comme en sourdine, on entend ce tout premier cri, à peine audible, celui caractéristique des nouveau-nés qui s’exercent à « l’oxygène-version-aérienne » pour la première fois. On capte bien l’émotion dans la voix du père, aussi, qui découvre son bébé, avant qu’il ne se fasse gentiment remettre à sa place : « C’pas un bébé, c’tune fille! »

Cette réplique, qui nous a toujours fait rire, traduit la fierté d’une mère, qui, en bonne Bretonne têtue, avait fait deux choix assez contre-culturels pour l’époque : accoucher sans épidurale et ne pas demander le sexe de l’enfant à l’échographie.

Alors, elle découvrait, au bout d’un labeur non-anesthésié de 24 heures, que tous ces mois, elle avait porté une fille.

Cet enregistrement et ce qu’il contient fêteront leurs 40 ans cette semaine.

Ainsi, au beau milieu de cette suspension étrange du temps, entre deux traitements, dans un enchaînement de jours qui me font perdre le goût du rituel, je changerai de dizaine, tout doucement.

Et je sais déjà ce qui me manquera, plus que tout, ce soir-là.

Encore plus que le goût du vin ou celui de la bonne bouffe.

Plus que celui de la musique ou de la danse, ce qui n’est pas peu dire...

Lorsque je suis tombée malade, une des premières choses que j’ai demandées à mon mari, après « Pardon, mon amour, de te faire vivre ce qui s’en vient », c’est « S’il-te-plaît, tu pourras monter les chaises du solarium dans la chambre en haut? ». Dans une appréhension de ce qui m’attendait, je m’affairais déjà à installer autour de moi, les ancrages qui m’aideraient assurément à passer au travers de l’épreuve. Je m’imaginais allongée dans mon lit, épuisée comme je le suis devenue en vrai, mais avec, dans ma grande chambre, des visages, des regards et des mains qui me feraient rester du côté lumineux. Je me voyais entourée, presque quotidiennement, de mes si précieux amis.es. Je m’imaginais des soirées pareilles à celles qu’on a enfilées des années durant, à simplement goûter au bonheur d’être ensemble, à s’échanger des paroles profondes ou légères et à se tenir compagnie, du bout des yeux, avec cet étrange mélange d’amour et de liant qui n’appartient qu’aux amitiés.

C’est de ces présences, en ce moment, dont je manque le plus. Plus les jours passent, plus me manquent leurs rires, leur parfum, leurs bras, l’intonation de leur voix, les expressions de leur visage. Et même si mon écran peut parfois me consoler, il ne permet pas toute une déclinaison de possibles, comme celui, que j’apprécie particulièrement, qui consiste à laisser de longs silences se déposer entre nous, sans que personne ne sente le besoin d’emplir l’espace autrement.

Dans une réalité parallèle, on aurait déjà commencé à préparer la fête. On aurait choisi de faire un truc qui sort un peu de l’ordinaire, comme l’an passé. Moules, frites pour tout le monde. On aurait fait cuire doucement les moules dans le grand chaudron dehors. Ça aurait été simple et sympa. Chaque année, pour mon anniversaire, il y a un je-ne-sais-quoi qui s’empare de nous et qui transforme la soirée en une gigantesque ode au printemps. On y célèbre tout ce qui renaît, le retour de Perséphone à sa mère, peut-être, ou simplement le bonheur de rajouter aux espaces communs celui du solarium, du balcon, et du terrain boisé. Il n’y a pas de limites au volume de la musique et la nuit elle-même ne sait plus s’arrêter, si bien qu’on la cueille à l’aube, avant d’aller se coucher en se jurant que, plus jamais, on ne boira une seule goutte. Il y a même un verbe qui est né de la répétition délicieuse du débarquement des amis.es, qui, même sans être invités, sans s’annoncer, défilent, chaque année, à partir de ce jour d’anniversaire, jusqu’à la fin de l’automne : se « solariumer ». L’ouverture officielle de la saison du solarium, cette petite pièce tout en longueur, dans laquelle on a flanqué des divans et un frigidaire à bières, aurait donc débuté cette semaine, annonçant son joyeux défilé, scellée par cette entente tacite où tout peut se dire, tout peut se vivre dans le solarium, sans que jamais, ne débarquent sur nous ni jugement ni remords.

Parce qu’à ma naissance, ma mère ne m’a pas transmis que son féminisme naturel et assumé, mais aussi, plus que tout, l’absolue valeur de l’amitié dans la vie, j’ai comme elle, comme ma sœur, autant d’amis.es que mille Mexico. Ils sont si beaux, vous les aimeriez, vous aussi. Ils vous manqueraient à vous aussi, comme vous manquent certainement vos amis.es en ce moment.

C’est ce qui me fera le plus triste cette année, alors que j’amorcerai ma quarantaine, pas celle liée à un sale virus, mais celle qui, si on fait fi des statistiques liées aux récidives du cancer, devrait marquer quelque chose comme la moitié de mon existence.

Pour me consoler, j’aurai en moi ces nouvelles paroles de ma mère, qui, depuis qu’on fraie avec cette idée de ma mort, me répète, avec la même conviction que lorsqu’elle m’a accueillie sur cette bande audio : « Je suis sûre d’une seule chose, c’est toi qui fermeras mes paupières, pas l’inverse! ».

Si ma mère le dit.

Ce n’est que partie remise alors, les amis.es, on aura des tonnes d’autres anniversaires, et tant de printemps à célébrer.