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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
La pression du développement immobilier sur les milieux naturels est énorme, partout en Estrie.
La pression du développement immobilier sur les milieux naturels est énorme, partout en Estrie.

Pas dans ma cour!

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CHRONIQUE / Entre les monts Orford et Owl’s Head, il y a le lac Memphrémagog. Le premier est à son extrémité nord, le second environ au milieu du lac, une quarantaine de kilomètres au sud. Deux montagnes convoitées pour le développement immobilier. La population arrivera-t-elle à les sauver?

Petit aide-mémoire avant d’aller plus loin. En 2006, le gouvernement Charest, malgré les avis du BAPE, ouvrait la porte pour céder une partie du Parc national du Mont-Orford au développement immobilier. Une mobilisation locale et nationale s’est levée et a permis de protéger la montagne.

Il y a quelques semaines, des citoyens et des citoyennes ont dénoncé le développement immobilier qui s’impose sur un flanc de Owl’s Head. Il faut dire, la construction n’est pas subtile. Le chemin d’accès pour les futures résidences se fait à coup de dynamitage, on est loin d’un chemin épousant les courbes et dénivelés naturels de la montagne. 

Le chantier de construction est présentement en pause, pas pour protéger la montagne, mais parce qu’il y a eu un éboulement imprévu pendant les travaux.  

Quelques personnes m’ont écrit pour me demander pourquoi Owl’s Head n’avait pas autant d’attention qu’Orford. Vite de même, je dirais parce qu’Orford est un parc national et que la montagne est la voisine d’environ 200 000 personnes. Owl’s Head est un peu plus reculée, collée sur la frontière américaine, dans un canton où habitent seulement 1800 personnes.  

Robert Benoit, qui était au front de la mobilisation d’Orford en 2006 et qui tente maintenant de protéger Owl’s Head, rappelle aussi qu’« Orford a été possible grâce aux citoyens qui ont cédé des terres pour créer un espace accessible pour tout le monde. Orford est considéré comme un bien public avec un fort sentiment d’appartenance. »

De l’autre côté, continue-t-il, « Owl’s Head, c’est un centre de ski comme un autre dans la région. On ne voit pas les dommages du développement quand on va skier, c’est sur un autre flanc de la montagne. »  

La directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard, insiste qu’on ne peut pas comparer la majorité des mobilisations avec Orford, qui était un cas unique. « C’était une mobilisation nationale avec une attention médiatique nationale », précise la biologiste. 

Orford a frappé l’imaginaire, mais selon Alice-Anne Simard, il n’y a jamais eu autant de mobilisations citoyennes pour protéger le territoire.

Milieux sous pression

« Il y a une mobilisation grandissante, souligne la directrice de Nature Québec. Les gens ont redécouvert la valeur des milieux naturels, particulièrement avec la pandémie. » Les promoteurs voient le filon, tout le monde veut sa maison près de la nature, un rêve possible maintenant avec le télétravail. 

« On constate depuis un an énormément de pression sur les milieux naturels avec le développement immobilier, explique Alice-Anne Simard. On a une augmentation du nombre de citoyens et citoyennes qui nous contactent pour les aider à protéger leur milieu. »

Le mont Orford est d’ailleurs toujours sous pression, avec des projets à Eastman. Sherbrooke connait un boum immobilier. Magog se développe aussi. En fait, de Lac-Mégantic à Coaticook, l’ensemble du territoire de l’Estrie a ses petits projets, même dans les villages qu’on pensait en décroissance.

« On parle souvent du syndrome « pas dans ma cour », mais leur cour est importante, ajoute Alice-Anne Simard. C’est normal que les gens se battent pour leur cour. Ils ne veulent pas perdre leur tranquillité, leur milieu naturel. Ça devrait être un droit d’avoir un accès à la nature à proximité, partout. Une fois qu’un boisé est perdu, c’est perdu à jamais! On ne déconstruit pas des maisons pour reboiser. »

L’image est clichée, admet la directrice de Nature Québec, mais elle n’est pas moins vraie pour autant. Protéger un milieu naturel contre un développement urbain, c’est David contre Goliath. Les citoyens et citoyennes doivent affronter les promoteurs et les villes qui, la plupart du temps, soutiennent le développement urbain. Mais il y a aussi des initiatives municipales comme celle de Bolton-Est qui souhaite protéger les corridors fauniques.

La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, semble vouloir freiner l’étalement urbain et amorcer une réflexion pour une meilleure occupation du territoire. Si calmer l’étalement est nécessaire pour des raisons environnementales et économiques, il faut également protéger la nature à l’intérieur des périmètres urbains. Le parc le plus près d’une résidence ne devrait pas être à un kilomètre.

Chaque quartier devrait avoir son boisé ou un accès au lac ou à la rivière qui le traverse. Afin que le voisinage puisse y avoir accès, mais aussi pour diminuer la pression sur les milieux environnants. On a trop tendance, au Québec et en Amérique du Nord, à séparer urbanité et milieux naturels, alors qu’il devrait y avoir une coexistence.

Les Nations unies ont déclaré que la décennie 2021-2030 devait être celle de la restauration des écosystèmes. Malheureusement, le gouvernement québécois peine à créer de nouveaux parcs nationaux sous le 50e parallèle et laisse le développement immobilier détruire des milieux humides, des terres agricoles, des flancs de montagnes. 

Robert Benoit, qui a été député une quinzaine d’années, déplore le manque de tonus des lois environnementales et des ministres de l’Environnement. « C’est incroyable que ça doive être des citoyens qui doivent se mobiliser pour protéger notre territoire. »

Alice-Anne Simard propose ces quelques conseils aux personnes qui souhaitent préserver leur milieu naturel : « Il faut avant tout se trouver au moins deux ou trois personnes pour nous accompagner dans la mobilisation, on ne peut pas le faire tout seul. Il faut ensuite valider les renseignements sur le promoteur, le projet, les étapes du projet, la position des élus. Puis il faut partager les informations, faire connaitre les enjeux, avec les médias ou les réseaux sociaux. »

La mobilisation n’est pas toujours facile, ajoute-t-elle, « ça peut être décourageant au début, mais il ne faut pas sous-estimer l’impact de la mobilisation. Dans ces luttes, c’est souvent l’amour du territoire qui fait la différence. »