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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Collectivement, on pourrait trouver des solutions pour mettre fin aux épuisements, s’assurer que le travail permet une vie digne.
Collectivement, on pourrait trouver des solutions pour mettre fin aux épuisements, s’assurer que le travail permet une vie digne.

Le dos large des travailleurs et travailleuses

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CHRONIQUE / Au Québec, le 1er mai passe un peu inaperçu. En Europe, mais aussi en Amérique latine et en Asie, la fête du Travail est soulignée, souvent fériée et animée par des manifestations pour rappeler plusieurs enjeux. Notre fête du Travail en septembre aussi est fériée, mais elle est moins revendicatrice. On la prend comme la dernière fin de semaine de trois jours de l’été.

Néanmoins, au Québec, la hausse du salaire minimum se fait souvent le 1er mai. Hop! Le voilà qui bondit à 13,50 $ l’heure. Un saut de 40 ¢, ce qui donne 14 $ de plus après 35 heures de travail. C’est mieux que rien, mais ce n’est pas ce salaire qui va permettre de sortir de la pauvreté.

Quand on regarde l’évolution des droits du travail, on s’insurge des salaires de misère des premières usines, mais quel regard avons-nous sur nous-mêmes, alors que des gens qui travaillent à temps plein doivent compter sur les banques alimentaires pour nourrir leur famille? Que penser d’une société qui trouve ça normal que des gens qui travaillent à temps plein soient en situation de pauvreté?

Petite mise en perspective. Il y a 100 ans, on trouvait indécent qu’un patron fasse plus de 20 fois le revenu de son plus bas salarié. Aujourd’hui, la moyenne est environ 200 fois.

La fête du Travail du 1er mai, aussi nommée Journée internationale de lutte pour les droits des travailleurs et travailleuses, s’inscrit dans les luttes ouvrières du 19e siècle pour obtenir des journées de huit heures. Convaincre les gouvernements et les patrons de diminuer les journées de 12 ou 10 heures par jour à « seulement » 8 a exigé plusieurs grèves, parfois violentes, pendant des décennies. Ce n’était pas la seule lutte, mais la symbolique est forte.

Qu’en est-il aujourd’hui? Plusieurs personnes à bas salaires cumulent des emplois pour arriver. Ces gens font bien plus que 40 heures par semaine, sans pour autant avoir une qualité de vie. Je sais, ce ne sont pas les seules personnes à dépasser 40 heures par semaine, mais il y en a qui travaillent trop pour payer leur piscine creusée, d’autres travaillent trop pour pouvoir se payer un toit.

J’ai d’ailleurs un malaise avec cette banalisation du surtemps. Dans certains secteurs, les heures supplémentaires sont obligatoires. Parfois, c’est juste la norme. Dans d’autres, il est tenu pour acquis – et sans être rémunéré en plus! Des employés et employées prennent sur leurs épaules les défaillances de leur industrie ou de leur milieu, afin de ne pas nuire à un patient, à une élève, à la qualité de l’information, à la qualité du service, pour défendre un groupe, pour terminer une recherche. En arrière, les actionnaires ou les hautes directions se félicitent pour la qualité maintenue, malgré les « défis ».   

Presser le citron

Devant une hausse des frais de production ou une baisse des revenus, on va préférer refiler la facture à la clientèle ou en ajouter sur le dos des travailleurs et travailleuses plutôt que toucher au rendement des actions. Pas d’augmentation salariale, plus de tâches, moins de personnes pour une production similaire, etc. Comme si la « ressource humaine » était un citron qu’on pouvait toujours presser un peu plus.

Pourtant, il arrivera bien un moment où il n’y aura personne pour remplacer la personne épuisée ou celle qui refuse les conditions de travail. C’est en partie ce qu’on voit avec la pénurie de main-d’œuvre. Dans certains secteurs, le citron a peut-être été trop pressé. 

Juste en enseignement, 60 % des enseignants et enseignantes présentent des symptômes d’épuisement professionnel, selon l’ÉNAP. Plus de 30 % des demandes d’assurance pour incapacité de travail, tous milieux confondus, sont liées à la santé mentale. La Commission de la santé mentale du Canada estime que le quart de la population vit des problèmes de santé mentale au travail.

Parmi les facteurs qui expliquent cette situation, on note : la surcharge du travail, le manque de reconnaissance, le manque d’autonomie, le manque de transparence, le manque de conciliation travail-vie personnelle, les climats de travail tendus et la précarité d’emploi. 

L’anxiété professionnelle, l’épuisement et la dépression seraient la deuxième cause d’absentéisme et d’incapacité de travailler. Il faudra quoi pour arrêter de trouver ça normal?

Il y a 100 ans, des ouvriers réclamaient le droit au repos. Je me demande ce qu’ils penseraient aujourd’hui de leur victoire et de leur héritage devant autant d’épuisement. 

Niveler par le bas

Au lieu de se réjouir que des gens améliorent leur condition de vie, des gens vont se fâcher « d’être rattrapés », même s’ils n’ont perdu aucune qualité de vie en soi, comme si la distance sociale était plus importante que la solidarité. C’est du nivellement par le bas. 

Collectivement, on pourrait trouver des solutions pour mettre fin aux épuisements, s’assurer que le travail permet une vie digne. On peut repenser les régimes de retraite et exiger que les employeurs respectent réellement leur engagement; exiger un minimum garanti pour la conciliation travail-vie personnelle, dont le droit à la déconnexion; s’assurer que tout le monde ait minimalement quatre semaines de vacances par années; tester la semaine de quatre jours – qui a donné des résultats positifs à plusieurs endroits jusqu’à maintenant.

Évidemment, certains vont sortir le même épouvantail qu’il y a 100 ans, que cela tuerait l’économie, que c’est impossible, que c’est farfelu. 

Qu’est-ce qui est le plus farfelu? Une société où la moitié des gens sont épuisés ou en dépression parce qu’il faut protéger le rendement des actions ou une société qui comprend qu’une population en santé est un puissant moteur économique? 

Je ne comprends pas ce qu’il y a à gagner de voir des gens littéralement se tuer au travail.