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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Les listes d'attentes en santé ouvrent la porte aux services privés.
Les listes d'attentes en santé ouvrent la porte aux services privés.

La santé privée profitera-t-elle de la pandémie?

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CHRONIQUE / La pandémie a démontré les faiblesses du système de santé québécois. Ses forces aussi. On ne le reconnaît peut-être pas suffisamment, mais il s’est affaibli ces dernières années, à travers les compressions et les réformes. Le report des chirurgies en est un autre exemple. 

 On ne peut pas blâmer le ministère de la Santé d’avoir créé le « Système de priorisation pour l’accès à une chirurgie en situation de pandémie ». En fait, le contraire aurait plutôt été un problème. C’est un exercice difficile et cruel. Lire le cheminement des priorités peut sembler froid et inhumain. Après tout, il y a des cas qui mériteraient toute l’attention du monde et qui se font mettre de côté dans ce processus. Je trouverais assez difficile de dire à une personne d’endurer sa souffrance, parce qu’on n’est pas capable de la traiter. 

Ce genre de protocole, sur lequel peuvent s’appuyer les directions de service, les médecins et les autres personnes qui doivent trancher, permet aussi d’éviter des impasses, de ne pas rester pris dans les choix déchirants. On n’a pas toujours le temps de soupeser tout ce qu’implique ce genre de décisions à chaque chirurgie, à chaque personne en attente de soins. D’autant plus quand ça se fait dans l’urgence ou lorsque c’est crève-cœur. On ne voudrait pas finir par y aller au feeling ou en tirant à pile ou face. 

Manque de ressources

Pourquoi en sommes-nous là? La pandémie, oui, évidemment. Le manque de personnel, aussi, beaucoup. Le manque de services de proximité et la centralisation des services, aussi. Le très peu de financement en prévention. Le manque de financement en entretien des lieux et en achat d’équipements. 

Dans la série d’articles sur le protocole de tri des chirurgies de ma collègue Marie-Christine Bouchard, le Dr Jean-François Joncas confirmait avoir dû reporter des chirurgies parce qu’il n’y avait pas assez de personnel. La première explication est que ce personnel est mobilisé pour répondre aux besoins de la pandémie, mais si on gratte un peu plus, si le système a autant besoin de vider ses services, c’est parce qu’il y a un manque récurrent de personnel. Un problème qui était déjà là bien avant la pandémie. 

Même avant d’être frappé par le coronavirus, le système de santé était à cran, tendu. Plusieurs élastiques trop étirés ont pété pendant la pandémie. Une chance qu’on peut compter sur le service des agences privées pour avoir des infirmières en renfort! Notez mon sarcasme. C’est une fausse bonne solution.

Fuir vers le privé

Déjà, avant la crise sanitaire actuelle, on pouvait voir de plus en plus de publicités vantant les cliniques médicales privées. Je me souviens avoir vu une publicité qui proposait d’utiliser le service privé du GMF pour rapidement rencontrer un médecin, alors que je patientais pour voir mon médecin de famille. Pour être poli, je dirai que c’était une publicité bien ciblée.

Et ça marche! Pas difficile à comprendre. Quand t’as les moyens, que tu n’en peux plus d’attendre des jours ou des semaines pour voir ton médecin de famille ou de courir pour un service sans rendez-vous, quand tu endures une douleur depuis des mois, ça devient tentant de payer pour un service rapide. Même Walmart souhaite proposer de plus en plus de cliniques de santé privées dans ses magasins (comme Xpress Doc à Laval). 

Pendant la pandémie, plusieurs cliniques privées proposaient leur service pour des dépistages plus rapides, pour des pseudo-médicaments contre la COVID. Ces dernières semaines, on a aussi pu voir le service Olive débarquer, qui propose des consultations privées via une application. La compagnie veut devenir le « Netflix de la santé ». 

J’espère que non. J’ai beau apprécier Netflix, je sais comment il a chamboulé l’industrie du cinéma et je n’ai pas envie que le système de santé se fasse autant rentrer dedans. Ce n’est pas la télémédecine qui m’inquiète, mais le recours à la médecine privé.

Est-ce vraiment ça qu’on veut comme système de santé? Un rabais sur un barbecue avec un examen de la prostate? Des accès à un médecin selon un abonnement Argent ou Or? Que de gens se ruinent pour ne plus endurer leur hanche qui est finie?

Certaines personnes disent que ce recours au privé aide le système public. Ces gens qui vont au privé, dit-on, ne sont plus sur les listes d’attentes. Si seulement c’était aussi rose.

La proportion des gens qui ont les moyens d’aller au privé est suffisante pour faire vivre les cliniques privées, mais pas assez pour enlever la pression sur le système public. Juste en Estrie, il y a 12 000 personnes en attente d’une chirurgie. Admettons que 10 % des gens ont les moyens et décident d’utiliser le privé, il va quand même rester 10 800 noms sur la liste d’attente. 

En plus, ces cliniques privées engagent des infirmières, des préposés et d’autres spécialistes qui ne seront plus dans le système public. Moins de personnel signifie moins de traitements.

Devant nous, on a donc une explosion de patients et de patientes sur les listes d’attentes pour des chirurgies et d’autres traitements et des services privés qui y voient l’opportunité d’augmenter leurs chiffres d’affaires en prétendant être la solution aux problèmes du service public. 

Ce qui m’inquiète, c’est que le très valable désir de ne plus souffrir de bien du monde les pousse à faire le pari du privé et que le gouvernement puisse y voir une solution à court terme. Sauf que plus nous laisserons la porte ouverte au privé, plus le système public va s’affaiblir.

S’il y a pourtant bien une chose à retenir avec la pandémie, c’est qu’on n’a pas les moyens, collectivement, d’affaiblir encore plus notre système de santé.