Marie-Ève Martel
C’est dommage qu’on doive forcer une certaine réflexion sur la place qu’occupe le travail dans notre vie, et surtout dans nos esprits.
C’est dommage qu’on doive forcer une certaine réflexion sur la place qu’occupe le travail dans notre vie, et surtout dans nos esprits.

Tirer la plogue

CHRONIQUE / Maintenant qu’on est plusieurs à y avoir goûté, il pourrait être tentant de continuer à travailler de la maison, même après la pandémie.

Pour plusieurs qui ont l’espace et la technologie nécessaires pour faire leur travail sans en sacrifier la quantité ou la qualité, la mesure présente plusieurs avantages, dont l’économie du temps de transport et une conciliation travail-famille facilitée.

En contrepartie, le fait de travailler de chez soi brouille la cassure nette qu’il doit y avoir entre la vie personnelle et la vie professionnelle et que nous imposait un déplacement au bureau de 9 à 5.

Comme tout se déroule désormais au même endroit, difficile de laisser ses tracas personnels à la maison et ses dossiers non terminés au boulot.

Histoire qu’on se repose bien entre deux quarts de travail et qu’on puisse vivre notre vie, Québec solidaire a déposé cette semaine un projet de loi pour garantir aux Québécois le droit à la déconnexion, une nouvelle tentative survenue deux ans après la mort au feuilleton d’un projet de loi similaire. Celui-ci obligerait tout employeur à développer une politique de déconnexion en dehors des heures de travail afin de laisser des plages horaires durant lesquelles il ne pourrait pas solliciter ses employés.

Une telle loi existe déjà en France depuis trois ans. Le débat a aussi cours dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie, signe que c’est dans l’air du temps.

C’est dommage qu’on doive évoquer une législation pour forcer une certaine réflexion sur la place qu’occupe le travail dans notre vie, et surtout dans nos esprits.

Ça démontre à quel point on est, collectivement et ironiquement, déconnectés de l’essentiel et qu’on a intériorisé la pression de performer.

Changer une culture d’entreprise ou les mauvaises habitudes des gens ne relève pas nécessairement de la juridiction des législateurs; il s’agit davantage d’un contrat social auquel doivent adhérer patrons et employés.

S’il est vrai que certains patrons n’ont pas la notion du temps et s’attendent à ce que leurs employés soient toujorus disponibles, il serait injuste de leur rejeter toute la faute sur les épaules.

Je fais partie de ces employés qui ont du mal à déconnecter. Du réveil au coucher, j’ai mon téléphone scotché dans la paume, toujours en train de faire défiler le contenu sur mon écran, au cas où que je tomberais sur quelque chose qui m’inspirerait un sujet de reportage ou de... chronique.

Je suis gravement atteinte du FOMO, le Fear of Missing Out, cette fameuse peur de manquer quelque chose. Je prends couramment mes courriels par réflexe.

Il m’arrive même régulièrement de faire parvenir des liens d’intérêt à des collègues en dehors des heures de travail dès que je tombe sur une information qui pourrait être pertinente, et ce, afin de ne pas l’oublier plus tard. Jamais je ne m’attends une réponse instantanée. Mais il n’est pas rare qu’on me réponde dans les minutes qui suivent, signe que je ne suis pas la seule qui est constamment habitée par son métier.

À ma défense et celle de mes collègues, il est difficile de se déconnecter du boulot quand celui-ci implique d’être constamment à l’affût de l’actualité. La nouvelle peut survenir à tout moment, même quand on s’y attend le moins; même quand on décroche, la switch n’est jamais vraiment tout à fait à off.

C’est tout de même important de prendre un temps d’arrêt et de mettre le boulot de côté pour recharger ses batteries.

Et vivre un peu tant qu’à y être.

Je le sais. Mais ce n’est pas une loi qui va me faire rompre avec ma mauvaise habitude.

Cette semaine, j’ai frappé mon mur. J’ai enfin eu besoin de tirer la plogue.

Trop de contenus. Trop de désinformation. Trop de confrontations. Trop de méchanceté.

Des gens qui s’invectivent et qui se traitent de tous les noms, tout simplement parce qu’ils ne sont pas d’accord.

Crois ou meurs.

J’ai senti que j’avais besoin de faire le vide, ou de faire la vidange.

Ma tête était pleine et mon cœur, gros.

Ce n’est pas une loi qui m’a finalement permis de me déconnecter.

C’est plutôt une overdose de bêtise humaine.