Le gaspillage, le vrai, ce sont toutes ces vies enlevées ou brisées sans raison valable, ce sont toutes ces femmes qui paient le prix de l’ire des hommes, et inversement, même si les cas sont plus rares.

Le gaspillage

CHRONIQUE / « Quel gaspillage ! Excusez mon propos, mais c’est plus fort que moi : j’aime tellement les femmes ! »

Ça, c’est le commentaire moyenâgeux d’un homme sur Facebook, qui commentait une nouvelle rapportant que pour la toute première fois, deux femmes se mariaient en Irlande du Nord.

Deux femmes de fort jolie apparence, dois-je ici préciser, car je suis convaincue que si les deux femmes avaient adopté le look « butch », l’individu — appelons-le donc Gérard — se serait gardé une petite gêne...

Carol, un gars de Granby qui fait partie de mes contacts, lui a répondu. « En quoi c’est du gaspillage ? Elles habitent en Irlande et vous faites trois fois leur âge. Même si elles étaient hétérosexuelles, vos chances seraient assez nulles... »

Et v’lan ! Dans les dents.

Et pluie de « likes » pour l’ami Carol, qui l’a bien mérité.

Dans la tête de Gérard et de ses semblables, deux belles lesbiennes, c’est du gaspillage. Pourquoi ? Parce qu’elles ne pourraient pas s’intéresser à lui, homme hétérosexuel qui, de par son essence, serait irrésistible, je suppose.

De tels propos rappellent l’attitude du producteur déchu Harvey Weinstein, dont le règne a pris fin abruptement grâce au mouvement #MeToo, mais qui semblait considérer les femmes comme des biens de consommation dont il pouvait disposer comme bon lui semblait.

Une chance que tous les hommes ne pensent pas ainsi.

Le gaspillage, le vrai, c’est la vie de Marylène Lévesque, une travailleuse du sexe d’à peine 22 ans, poignardée plus de 30 fois par un client obsédé et jaloux qui ne supportait pas l’idée qu’elle ne lui appartienne pas. Et qui avait planifié son coup pour qu’elle n’appartienne à personne d’autre.

Un client qui sortait de prison pour avoir violemment tué sa conjointe 15 ans plus tôt, mais à qui on a permis de fréquenter des travailleuses du sexe pour assouvir ses pulsions et qui n’a pas effectué le suivi psychologique pour « travailler ses traits narcissiques » qui lui avait été imposé par le système judiciaire.

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Le gaspillage, le vrai, c’est la vie d’Océane Boyer, 13 ans. Enlevée, violée, assassinée et abandonnée dans un boisé en bordure de la route comme un vulgaire déchet.

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Pas par un inconnu, mais probablement par un ami de la famille qu’elle considérait comme son oncle.

Le gaspillage, le vrai, ce sont toutes ces vies enlevées ou brisées sans raison valable, ce sont toutes ces femmes qui paient le prix de l’ire des hommes, et inversement, même si les cas sont plus rares.

Les femmes, comme n’importe quel être humain d’ailleurs, n’existent pas pour « appartenir » à quelqu’un d’autre ou pour en assouvir les plus bas instincts.

Je ne sais pas si c’est un hasard, mais il me semble que depuis plusieurs semaines, voire quelques mois, je remarque de plus en plus d’avis de recherche pour des adolescentes disparues ou en fugue. La plupart du temps, tout est bien qui finit bien, mais un seul dénouement malheureux en est un de trop.

À 19 ans, je demeurais tout près de l’extrémité du parcours d’un autobus, le seul qui desservait mon secteur. J’étais donc plus souvent qu’autrement la première à prendre place à bord du véhicule.

Mais pas ce soir-là de mai 2006.

Rien d’étrange à voir un autre passager, mais j’aurais dû être plus méfiante quand celui-ci s’est levé de son siège pour venir s’asseoir tout près du mien pour me faire la conversation.

Au départ, ça se passait bien, mais j’avais plutôt hâte que ça finisse. Je suis restée polie, car je craignais ses réactions si je mettais fin à la conversation.

Quand l’autobus s’est arrêté au terminus fluvial pour embarquer les passagers qui arrivaient du traversier, l’homme aux traits doux a cédé sa place et s’est assis à côté de moi, m’empêchant ainsi de me lever.

Nos échanges se sont ensuite mis à me déplaire, lui insistant pour me revoir, pour savoir où je travaillais, où j’allais. Il tentait de me toucher, de me prendre la main, même si j’avais bien pris soin de lui mentionner que j’avais un copain, que j’allais le rejoindre « drette là ».

Son discours ne m’apparaissait plus si cohérent tout à coup et la panique m’a envahie.

« Monsieur, vous me mettez mal à l’aise », ai-je dit tout en le rebuffant, élevant la voix suffisamment fort pour que les autres passagers m’entendent.

Pourtant, personne n’a réagi.

Le trajet semblait interminable.

J’ai fini par descendre du bus trois arrêts plus tôt que prévu pour que l’inconnu ne sache pas où j’allais. Ça a tout pris pour qu’il se lève pour me laisser passer.

Heureusement qu’un passager, qui me surveillait depuis le terminus fluvial, l’a empêché de sortir en lui barrant le chemin.

Je lui en serai toujours reconnaissante.

Dans les trois mois qui ont suivi, par un pur « hasard », j’ai revu ce sombre personnage à plusieurs endroits. Sur le campus de l’université, dans le bus...

Le cœur me faisait chaque fois trois tours dans la poitrine.

Un beau jour, alors que je feuilletais un roman aux abords d’un bassin public dans lequel je me trempais le bout des orteils, il est venu s’asseoir à mes côtés pour entamer la conversation.

J’ai fui.

Il a dû finir par comprendre, parce que j’ai cessé de le voir apparaître après un certain temps.

Je n’ai pas peur de marcher seule dans la rue, le soir, malgré cet épisode de ma vie.

Parfois, il m’arrive de me méfier davantage d’inconnus, mais ma vie n’est pas hypothéquée par cette mésaventure.

D’autres femmes ont vécu bien pire que moi et en porteront malheureusement les séquelles toute leur vie.

Il y a de ces événements troublants qui leur ont coupé les ailes.

Ça, ce n’est pas du gaspillage, c’est du gâchis.