Marie-Ève Martel
La normalité est un concept excessivement fluide dans le temps. Il suffit de penser à ce qui était considéré normal à une autre époque pour s’en convaincre.
La normalité est un concept excessivement fluide dans le temps. Il suffit de penser à ce qui était considéré normal à une autre époque pour s’en convaincre.

La normalité

CHRONIQUE / «Argticle [sic] de conne pour les cons». Tel était l’intitulé d’un courriel que m’a fait parvenir une certaine Josée*, samedi matin, en réaction à ma chronique de la semaine dernière, Arc-en-ciel et nuances de gris.

C’était tout. L’objet du message, sans message pour étaler sa pensée.

Et puis, Madame Yvette*, qui m’écrit de temps en temps, m’a elle aussi fait parvenir un courriel pour exprimer son désaccord avec mon texte, dans lequel je m’indignais d’une chronique publiée par Denise Bombardier qui attribuait, entre autres, à la fluctuation des genres et à une drag queen faisant l’heure du conte dans une garderie montréalaise une grande part de l’anxiété subie par les enfants d’aujourd’hui. Je dénonçais aussi l’expulsion d’une adolescente américaine de son école chrétienne privée, qui la croyait lesbienne parce qu’elle avait osé porter un chandail arc-en-ciel le jour de son 15e anniversaire.

« Boy on est rendu très loin de nos bonnes religieuses vs un esprit dérangé. Preuve que nous, les 1930 et 40 sommes plus normaux même si nous avons fait face à des obstacles du temps. [...] Dieu a créé un homme et une femme, non des moitié/moitié », m’a fait savoir ma correspondante.

J’ai trouvé très mignonne sa signature, où son prénom est accompagné d’un emoji d’une femme, d’un vert de golf et d’une île tropicale.

Un peu plus tard le même jour, un certain Sébastien* qui, si je me fie à son adresse courriel, pourrait être âgé de 43 ou 44 ans, m’a fait parvenir ceci :

« Dans la Bible, l’arc-en-ciel est le symbole de l’Alliance entre Dieu et les hommes après le Déluge. C’est dommage qu’un tel symbole ait été détourné par la mouvance lgbtq+ qui veut faire croire à tout le monde, y compris aux jeunes, qu’ils sont normaux... »

C’est sans oublier Pierre-Paul* qui, lui, n’a vraiment pas apprécié mon propos. Il en a été « très choqué », m’a-t-il confié au tout début d’un interminable courriel.

Un courriel tout en relief, truffé d’autant de majuscules que de fautes d’orthographe.

Tellement en relief qu’on ne pouvait faire autrement que d’y trébucher de temps en temps.

Selon Pierre-Paul, les homosexuels sont « différents », « instables » et même « dangereux, presque psychopathes ».

Ouf.

« Passez une bonne semaine quand même ! » a-t-il conclu, me laissant miroiter une infime lueur d’espoir dans ce sombre gouffre qu’est l’humanité.

Être

Bref, dans le monde de ces personnes — ils ont été plus nombreux que ça à m’écrire, soit dit en passant —, la normalité, c’est ce qu’ils connaissent et rien d’autre.

Même si je ne suis pas d’accord, ils ont le droit de le penser et de l’exprimer.

Et, bien malgré moi, je devrais être bien placée pour les comprendre. En théorie, je devrais même penser comme eux.

Surprenant non ? Mais oui !

J’ai la chance — parce que c’est arrivé comme ça, c’est tout — de m’être toujours sentie chez moi dans mon corps de fille, devenu corps de femme. Il a toujours été très clair pour moi que j’éprouvais une attirance pour les garçons, maintenant des hommes. Je n’ai jamais subi de discrimination autre que le sexisme ordinaire.

J’incarne la « normalité », la normalité du cadre hétéronormatif que prônent ceux qui n’ont jamais connu rien d’autre. Et pourtant, ça ne me fait pas un pli d’être confrontée à la différence. Au contraire.

Si moi je l’ai eu facile, je ne vois pas pourquoi ça devrait être compliqué pour les autres. Le chemin de l’acceptation de soi sera peut-être plus sinueux, mais ces personnes-là n’ont pas besoin que d’autres rajoutent des obstacles sur leur parcours.

Le fond de ma pensée est assez simple : est-ce que les choix de vie des autres ont une influence négative sur la mienne ? Si la réponse est non, je n’ai rien à dire.

Et dans certains cas, on ne parle même pas de choix de vie, mais d’être.

La normalité à travers les âges

Ces personnes qui prêchent la normalité perçoivent celle-ci comme une notion cristallisée dont rien ne doit déroger. Pourtant, la normalité est un concept excessivement fluide dans le temps. Il suffit de penser à ce qui était considéré normal à une autre époque pour s’en convaincre.

La normalité, il y a à peine quelques décennies, empêchait les femmes d’aller voter ou de poursuivre des études. Parce qu’il n’y a pas si longtemps, la normalité c’était pour une femme de demeurer à la maison et d’être considérée comme une mineure, laissant à son mari toute l’autorité sur le ménage et les affaires de la famille.

La normalité, ça a déjà été de « posséder » des esclaves noirs. La normalité, il y a 50 ans, obligeait les personnes de couleur à prendre place dans une section leur étant réservée dans l’autobus ou dans certains lieux publics.

La normalité, jadis naguère, était de forcer des enfants gauchers à apprendre à écrire de la main droite. La normalité a déjà fait en sorte que des enfants travaillaient de longues heures dans des usines, parfois au péril de leur vie, afin de ramener quelques sous à la maison.

La normalité a déjà été d’arracher une dent plutôt que de la plomber. De faire une saignée pour guérir le mal qui envahit notre corps.

La seule chose qui ne change pas et qui ne changera jamais, c’est la haine et le mépris exprimés par ceux qui ne voient pas que la normalité est un concept qui évolue plutôt que d’être figé dans le temps.

* Les noms des auteurs ont été modifiés.