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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Facebook se fout de nous. Qu’importe si ce que vous voyez défiler dans votre fil est vrai ou pas, tant que cela lui fait faire de l’argent.
Facebook se fout de nous. Qu’importe si ce que vous voyez défiler dans votre fil est vrai ou pas, tant que cela lui fait faire de l’argent.

Facebook se fout de vous

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CHRONIQUE / J’espère que le titre de cette chronique ne surprend personne. Malgré ses milliards d’utilisateurs dans le monde, Facebook n’en a que faire. À ses yeux, nous ne sommes que des pions. Ou plutôt des trente sous dans une machine au casino.

Le phénomène n’est pas nouveau : les reportages journalistiques pullulent sur Facebook, mélangés à travers toutes sortes d’autres contenus plus ou moins vrais. Et beaucoup, mais alors là beaucoup de gens ne s’informent désormais que via cette plateforme numérique.

Pourtant, même si les reportages créés par des médias sérieux et professionnels, comme celui que vous êtes en train de lire, sont énormément consultés sur les réseaux sociaux, sachez que nous n’en retirons pas un sou. Non, les revenus générés par l’achalandage des partages de nos articles sur Facebook vont dans les poches de — je vous le donne en mille — Facebook.

C’est là un des problèmes de la crise des médias, qui ne finit plus d’en finir : alors que les entreprises médiatiques financent à grands frais des reportages, des enquêtes et des contenus journalistiques, qui prennent parfois des semaines, voire des mois, à être complétés à coup d’entrevues, de recherche, de vérifications et de contrevérifications, elles n’obtiennent, en bout de ligne, que des miettes en retour.

Le modèle d’affaires traditionnel des médias, qui se financent par la publicité et les abonnements, est désuet depuis belle lurette.

D’abord, parce qu’en pouvant consulter gratuitement les contenus en ligne, les gens ne ressentent plus le besoin de s’abonner pour soutenir leur journal local préféré; par exemple, le fait de ne plus payer pour s’informer a aussi fait en sorte d’occulter, chez bon nombre de personnes, la notion que l’information de qualité a une valeur et un coût.

Ensuite, et c’est là le plus gros nœud du problème, parce que les annonceurs qui s’affichaient autrefois dans les médias traditionnels ont migré vers les médias sociaux numériques, jugeant qu’ils pourront y gagner une visibilité plus grande, plus ciblée et à une fraction du prix.

Ainsi, en l’espace de quelques années, ce sont tout près de 85 %, si ce n’est pas plus, de toutes les publicités achetées en ligne au pays qui le sont désormais chez les géants du Web qu’on reconnaît sous l’acronyme GAFAM (Google-Apple-Amazon-Facebook-Microsoft & cie). Disons que ça fait beaucoup qui sort du pays pour enrichir des multinationales américaines de la Silicon Valley.

Le plus ironique dans tout ça, c’est que beaucoup de commerces qui prêchent sans cesse pour qu’on encourage l’achat local, donc qu’on achète chez eux plutôt que sur Amazon, sur eBay ou chez Walmart, par exemple, contribuent au problème. Ils s’annoncent sur Facebook plutôt que dans le journal du coin ou à la radio locale. Soyons conséquents, t’sais.

Grâce à un savant calcul dont je ne saisis pas moi-même toutes les subtilités, le professeur à l’École des médias de l’UQAM Jean-Hugues Roy a estimé que Facebook et Google avait empoché environ 280 millions de dollars uniquement grâce au partage des reportages journalistiques canadiens sur leur plateforme en 2020.

En 2017, M. Roy avait estimé à 23 millions de dollars les recettes engrangées sur Facebook uniquement grâce aux reportages journalistiques québécois.

Chaque clic, commentaire ou mention « J’aime » augmente la cagnotte.

Comme ils font des profits grâce à notre travail, les GAFAM ne devraient-ils pas nous rendre notre juste part? C’est là le problème. Ils ne nous versent pas un sou à nous, les médias, qui contribuons à garnir leur plateforme de contenu de qualité qui leur apporte de l’achalandage.

Ce long préambule m’amène donc à vous parler de l’Australie. Comme bien d’autres pays, le royaume des kangourous et des koalas est conscient du problème et cherche une manière de soutenir ses médias, tout simplement parce qu’il sait que le journalisme de qualité est essentiel à une démocratie en santé.

D’autres pays, comme le Canada, attendent un rapport de l’OCDE dans l’optique de lancer une fronde commune contre le géant du Web.

L’Australie fait donc figure de précurseur en légiférant à l’endroit de Facebook pour le forcer à rétribuer les médias australiens en fonction du trafic généré par leurs contenus. Le projet de loi est en voie d’être adopté.

Toujours est-il que cette semaine, Facebook a décidé de répliquer et de filtrer tout contenu journalistique présent sur sa plateforme australienne afin d’en priver ses utilisateurs.

C’est parce que l’Australie fait figure de cavalier seul que l’entreprise américaine a eu le loisir de réagir aussi vivement. Elle n’aurait pas pu se le permettre si plusieurs pays avaient fait de même, en même temps.

Vous me direz que la bête de Mark Zuckerberg est une entreprise privée et qu’en conséquence, elle a l’doua de décider ce que ses usagers (et non ses clients, qui sont en réalité ses annonceurs) peuvent voir. Certes.

Mais cette réaction en dit long sur ce qui intéresse réellement l’entreprise. D’ailleurs, est-ce réellement une surprise?

Il y a dans ce geste de quoi remettre en question les nobles intentions du média social qui, après des années à ne rien faire, a finalement consenti à contrer (un peu) les fausses nouvelles et les publications à connotation haineuse qui circulent sur sa plateforme. Il a d’ailleurs fallu, l’été dernier, que de grands annonceurs tels que Coca Cola et Adidas boycottent le réseau social pour qu’il réagisse. Au Québec, plusieurs institutions financières, les Villes de Québec, Montréal, Laval et Brossard de même que plusieurs sociétés d’État dont la SAQ, Hydro-Québec et Loto-Québec avaient pris part au mouvement.

Facebook se fout de nous. Qu’importe si ce que vous voyez défiler dans votre fil est vrai ou pas, tant que cela lui fait faire de l’argent.

Un réseau social sans « vraies » nouvelles, ce serait le chaos. Pour ceux qui s’informent exclusivement via les médias sociaux, il serait désormais impossible de savoir ce qui se passe au coin de la rue ou dans le quartier d’à côté. Vous ne sauriez pas ce qui s’est dit au dernier conseil municipal; vous ignoreriez le dernier projet d’un artiste prometteur de la région; vous manqueriez l’annonce d’un important investissement d’une PME locale, qui pourrait bien être un des prochains fleurons québécois. Et j’en passe.

Facebook n’en a que faire que vous lisiez des fausses nouvelles ou du contenu journalistique. Tant que vous demeurez scotché à son interface pendant des heures, ça lui va.

Parce que c’est ça qui est payant.