Le pont de glace liant l’île Bonaventure à la rive de Percé s’est aminci de printemps en printemps, s’est morcelé peu à peu, puis a fondu un jour pour ne jamais se reformer en entier l’hiver suivant, vers 1994.

Ainsi fond, fond, fond...

CHRONIQUE / « Et à votre gauche, si vous regardez l’extrémité de l’île Bonaventuuuuuure, vous verrez ce qu’on appelle le Profil de l’Indien. On peut remarquer les rochers qui forment le visage et le nez de l’Indien, et les sapins qui représentent sa chevelure... »

Ce qu’il en avait à dire sur le paysage, le capitaine du bateau d’excursion sur lequel j’ai traversé le fleuve pour me rendre de Percé à cette île magnifique, refuge d’une centaine de milliers de fous de Bassan !

Ces vacances loin de tout et près de la mer ont été reposantes, mais aussi instructives.

C’est à bord de ce petit bateau que j’ai appris que le passage entre l’île Bonaventure et le rivage de Percé s’est longtemps couvert d’une épaisse couche de glace, qui permettait aux habitants de l’île de traverser le golfe du Saint-Laurent sur un traîneau tiré par un cheval pour aller se ravitailler sur le continent.

Une couche de glace qui apparaissait immanquablement chaque hiver et qui repartait au printemps. Un chemin éphémère donc, qui fut emprunté par les insulaires jusqu’au départ du tout dernier vers la côte, dans la première moitié des années 1970.

Depuis, l’endroit est un parc national, une réserve naturelle où on peut visiter quelques bâtiments d’époque et en apprendre davantage sur le mode de vie des insulaires qui y ont vécu, principalement des pêcheurs, mais surtout, où on peut observer de très près les tribulations des fous de Bassan et quelques loups de mer se prélassant sur les rochers près des rivages.

Le pont de glace, lui ?

Il s’est aminci de printemps en printemps, s’est morcelé peu à peu, puis a fondu un jour pour ne jamais se reformer en entier l’hiver suivant, vers 1994, nous a appris le capitaine.

On sait entre autres que les effets des tempêtes hivernales sont accentués par l’absence du pont de glace. Que des espèces animales qui ne volent pas et qu’on retrouve sur l’île en sont désormais prisonnières, puisqu’elles ne peuvent plus se rendre à la rive par leurs propres moyens.

Si la disparition du couvert glacé reliant l’île Bonaventure à Percé n’est pas un exemple flagrant du réchauffement climatique, je me demande ce qui en est un.

Halte à la paresse

Les changements climatiques sont subtils et pernicieux. Ils existent depuis longtemps, mais leurs effets mettent souvent des années avant de se manifester.

Le pont de glace de Percé n’a pas fondu du jour au lendemain, pas plus que le trou dans la couche d’ozone s’est créé dans l’atmosphère comme un ballon qu’on fait éclater avec une aiguille.

On peut attribuer le piètre état de la planète à bien des choses, à commencer par notre dépendance aux énergies fossiles et à notre soif insatiable de nouvelles technologies, au développement et à l’étalement urbain, entre autres.

Mais une grosse part de responsabilité nous revient aussi, en tant que citoyens. Parce que nous sommes paresseux.

Cette paresse et ce désir de facilité nous amènent à consommer et à jeter depuis des décennies sans penser aux conséquences de nos actes.

Qui n’a pas vu un inconnu laisser tomber quelconque détritus plutôt que de marcher quelques mètres pour le jeter à la poubelle ?

Qui n’a jamais été coupable de jeter un pot par lâcheté, parce qu’il aurait fallu d’abord le nettoyer avant de l’envoyer au recyclage ?

Notre quotidien collectif est ponctué de petits gestes comme ça qui ont contribué à polluer notre milieu de vie.

Et loin de moi l’idée de vous faire la morale. J’ai moi aussi, déjà péché.

C’est quelque chose qui me frappe beaucoup plus depuis quelque temps, quand en faisant du jogging dans les rues de mon quartier, je vois des meubles et des objets encore en très bon état joncher les devantures de maisons peut-être pas cossues, mais à tout le moins confortables.

C’est encore plus flagrant dans les jours et les semaines qui suivent les ventes de garage.

Comment des objets usagés qu’on juge suffisamment en bon état pour être revendus à un passant deviennent-ils soudainement inutiles et usés au point d’aboutir dans le bac noir ?

La paresse, mesdames et messieurs, la paresse.

C’est simplement parce qu’il est plus commode de laisser le soin aux vidangeurs de partir avec ce qui nous encombre qu’on jette, plutôt que de prendre le temps et de faire l’effort d’apporter ces biens encore en état à des organismes qui pourraient les offrir aux plus démunis ou leur donner une deuxième vie. C’est aussi cette flemme qui, dans bon nombre de cas, nous retient aussi de contacter une entreprise pour venir nous en débarrasser.

Ah oui, et parce que ça coûte quelque chose.

Tout le monde est pour l’environnement, tant que ça ne coûte rien. Tant qu’on n’a pas à piger dans notre poche. Tant que ce n’est pas une dépense.

Et si on voyait les choses autrement ? Et si on vivait plutôt à crédit depuis plusieurs années, avec un taux d’intérêt élevé ?

C’est le temps de payer sa dette.

J’ai vraiment essayé !

J’ai essayé de faire la marche sur le climat. J’ai vraiment essayé !

Même si j’étais en vacances, j’étais déterminée à démontrer ma sensibilité aux enjeux environnementaux et climatiques au monde entier.

Je me suis rendue au point de rassemblement de Saint- Hyacinthe, beaucoup plus près de chez moi, histoire d’être conséquente et de ne pas parcourir plusieurs dizaines de kilomètres en voiture pour protester contre l’émission de gaz à effet de serre.

Entourée de quelque 300 ou 400 marcheurs, j’ai ressenti la ferveur verte, la colère des éco-anxieux et l’espoir d’un avenir meilleur pour la planète bleue.

Mais après à peine un kilomètre, j’ai dû me rendre à l’évidence : le devoir de réserve que m’impose mon travail de journaliste, qui me confine au rôle de simple observatrice, a fait de moi une piètre manifestante !