Chronique

L’autre fête des Mères

CHRONIQUE / T’as acheté une carte à la pharmacie, juste avant le brunch de la fête des Mères.

Il ne restait pas grand choix, tu t’es rabattu sur un message générique un peu cucul, mais tu t’es dit qu’elle serait contente quand même.

Elle sait que t’as de grosses semaines, le boulot, la famille, les amis, les loisirs, la maison, Netflix. T’as à peine le temps de prendre de ses nouvelles, alors elle ne se fait pas trop d’attentes.

En fait, elle est heureuse que tu sois là, point. Après toutes ces années, ça lui fait encore un pincement de serrer ton grand corps et de se dire : c’est mon enfant. En même temps, elle est déçue. Elle a hâte à ce jour où tu vas prendre le temps de la remercier comme il faut. Où tu vas arrêter de confier la tâche aux scribes de Hallmark et que tu vas écrire toi-même.

La dernière fois que tu t’es donné la peine, t’étais au primaire. T’avais tracé un gros cœur dans la carte et tu l’avais colorié en rose sans dépasser. T’avais écrit «Tu aies la meilleur maman du monde. Je t’ème.»

Elle avait envie d’encercler tes fautes en rouge, mais elle s’est abstenue, elle était tellement touchée, elle avait les yeux embués juste en ouvrant ta carte en carton.
Maintenant, tu vas chez Jean Coutu, tu choisis une carte, t’ajoutes quelques banalités à la main et puis, hop, c’est réglé.

Tu t’en tapes peut-être, mais sache que la fondatrice de la fête des Mères ne serait pas fière de toi. Elle s’appelait Anna Jarvis. Née en 1864 en Virginie, aux États-Unis, elle était la neuvième de onze enfants. Sa mère, Ann Reeves Jarvis, était à la fois dévouée pour ses enfants et très engagée dans sa communauté, qui gravitait autour de l’église méthodiste du coin.

Le 28 mai 1876, elle concluait un cours à l’école du dimanche à propos des mères notables dans la Bible lorsqu’elle a dit  : «J’espère et je prie pour que quelqu’un, un jour, trouve une journée commémorative pour les mères». Sa fille Anna, qui assistait au cours, l’a prise au mot, et en a fait le combat de sa vie. Deux ans après le décès de sa mère, elle a lancé une campagne pour instaurer une fête des Mères qui serait une fête officielle, le deuxième dimanche de mai.

L’église locale a embarqué, mais Anna a dû écrire aux gouverneurs de chaque État américain durant sept ans avant que le 28e président des États-Unis, Woodrow Wilson, en fasse une célébration nationale, en 1914. Ce qui est encore plus étonnant dans cette histoire-là, c’est qu’Anna Jarvis a regretté d’avoir créé la fête des Mères. Elle était révoltée de voir à quel point la célébration avait été commercialisée et dépouillée de son essence.

Pour Anna, la fête des Mères devait être une journée pour célébrer tous les sacrifices que ta mère a faits pour toi. Tu devais absolument passer à la maison pour remercier ta maman en personne. Et si tu ne pouvais pas te déplacer, il fallait au moins lui envoyer une lettre écrite à la main — surtout pas une carte de souhaits.

«Une carte imprimée ne signifie rien sauf que vous êtes trop paresseux pour écrire à la femme qui a fait plus pour vous que n’importe qui dans le monde», a dit un jour Anna Jarvis. Oh, tu te dis peut-être qu’elle capote. Qu’une carte de souhaits, c’est mieux que rien. Mais dans le fond, tu sais bien qu’elle n’avait pas tort non plus, cette madame Jarvis.

Tu l’aimes, ta mère, tu l’aimes comme seul on peut aimer quelqu’un qui est là depuis le début, quand t’es juste une échographie, et tu voudrais qu’elle le sache. Maintenant que t’as des enfants toi-même, tu sais combien c’est exigeant d’être parent et tu voudrais remercier ta mère d’être passée à travers, avec toi en plus, et de se faire encore du souci pour toi, même quand toi tu ne t’en fais pas.

Dimanche, tu te doutes qu’elle serait ravie de recevoir des chocolats, des bijoux, un forfait au spa et une carte de souhaits. Mais aujourd’hui, tu décides de la remercier autrement, comme Anna Jarvis l’aurait souhaité. Alors tu prends un stylo, du papier et une enveloppe. Et t’écris.

Nous, les humains

Le grand désencombrement

CHRONIQUE (2e de 2) / Lundi soir, Elisabeth Simard est allée souper avec une amie. Elle lui a raconté qu’un photographe et un journaliste allaient débarquer chez elle le lendemain pour une chronique sur le minimalisme.

Son amie s’est inquiétée pour elle. «Pourquoi t’es ici? Demain matin, tu vas avoir tes trois enfants. Quand est-ce que tu vas ranger?»

Elisabeth a eu une petite bouffée d’angoisse, mais s’est vite ravisée : «Ben non, ça va me prendre 10 minutes...» Finalement, «je n’ai pas plus rangé que d’habitude». 

Pas étonnant. Sa maison retapée du quartier Saint-Jean-Baptiste — poutres apparentes, murs de briques, escalier sans contremarches sur trois étages — , où elle habite avec son mari et ses trois garçons, est judicieusement désencombrée. 

Il n’y a presque rien sur les surfaces, aucun meuble inutile, pas de magazines ou de jouets éparpillés.

Ce n’est pas le désert non plus. Il y a de jolis cadres sur les murs, des tasses colorées accrochées à une tablette, des plantes dans les cadres de fenêtres, des livres dans un caisson. Mais tout a l’air à sa place, on n’a jamais l’impression d’une surcharge visuelle. Ce n’est pas juste rangé, ça respire. 

La semaine passée, je vous parlais de nos baraques encombrées qui, de plus en plus, débordent dans les mini-entrepôts. Je décrivais cette impression d’étouffement et d’impuissance que plusieurs ressentent face à tout le matériel qu’ils ont accumulé au fil des années. 

Cette semaine, je vous parle d’un antidote qui gagne en popularité au Québec et un peu partout en Occident : le minimalisme. Ce mode de vie, qui pourrait se résumer à posséder moins pour vivre plus, a la cote chez les milléniaux, en particulier, mais aussi chez les plus vieux. 

Avec six millions de messages Instagram avec le hashtag #minimalism, c’est ce qu’on peut appeler une tendance forte. 

Chronique

Ça pourrait être pire

CHRONIQUE / Abdul Alsayed s’ennuyait derrière le comptoir de son restaurant de shish-taouks, encore débordant de poulet, de patates, de taboulé et de sauce à l’ail.

C’était une de ces journées de tempête de neige au printemps. Les clients étaient rares. Un midi tranquille comme au retour des Fêtes, en janvier.

«Oh... mais ça pourrait être pire, m’a dit Abdul. Je viens de raccrocher avec ma sœur, en Syrie. Là-bas, ils s’inquiètent parce qu’il y a des bombes qui tombent...»

Je trouvais la journée moche moi aussi, peut-être à cause de la météo ou de mon reportage qui n’avançait pas comme je voulais. Mais quand j’ai croisé Abdul au resto le midi et que je l’ai entendu parler de la Syrie, j’ai, disons, relativisé les choses...

Dans son pays d’origine, la guerre a fait plus de 350 000 morts en sept ans. Alors, oui, me suis-je dit, il y a bien pire dans la vie qu’une journée de tempête au printemps, même pour un Québécois qui vient de se taper un rude hiver.

Je vous en parle parce que c’est une bonne stratégie, semble-t-il, pour passer à travers les petites et les grandes souffrances quotidiennes : se rappeler que ça pourrait être bien pire.

On entend souvent dire que c’est important de penser positivement, de voir le verre d’eau à moitié plein. Mais on peut aussi faire le contraire. Penser très négativement et se demander comment ça pourrait aller encore plus mal.

Mettons que vous avez une mauvaise journée au bureau. Songez un instant à la possibilité de perdre votre emploi, de devoir en chercher un nouveau, de passer des entrevues, de voir vos revenus diminuer. Il y a de quoi se requinquer.

Ça vous apparaît peut-être tordu comme moyen de se consoler. Je vous l’accorde, ce l’est. Mais étrangement, ça marche pour bien des gens, dont Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook et auteure du mégasuccès Lean in, sur l’ambition féminine.

En juin 2015, Mme Sandberg a perdu son mari et père de ses deux enfants, Dave Goldberg. Elle l’a retrouvé mort sur le sol du gym d’un hôtel mexicain où ils passaient leurs vacances. Un problème cardiaque. Il avait 47 ans.

Sheryl Sandberg avait beau être milliardaire, vivre sous le soleil de la Californie et être bien entourée par ses amis et sa famille, son deuil a été très difficile. Elle a pensé qu’elle ne pourrait jamais plus vivre un moment de «pure joie» maintenant que l’amour de sa vie était parti.

«Durant les premiers mois de désespoir, mon instinct me disait d’essayer de trouver des pensées positives», écrit-elle dans Option B, un livre qu’elle a écrit avec le psychologue Adam Grant. «Adam m’a dit le contraire : que c’était une bonne idée de songer à quel point les choses auraient pu aller encore plus mal».

M. Grant, qui est spécialiste de la résilience, lui a alors dit que ses trois enfants auraient pu souffrir de la même malformation cardiaque que leur père. «L’idée que j’aurais pu perdre mes trois enfants aussi ne m’avait jamais effleuré l’esprit, écrit Sheryl Sandberg. Je me suis sentie très reconnaissante qu’ils soient vivants et en santé — et cette gratitude a grignoté un peu de mon deuil.»

Durant les semaines suivantes, Sheryl Sandberg s’est mise à remarquer les bénédictions qu’elle tenait pour acquises. Chaque soir, peu importe comment elle se sentait, elle s’efforçait de trouver quelqu’un ou quelque chose pour lequel elle éprouvait de la gratitude.

Un jour ou l’autre, tout le monde souffre. Rupture, deuil, dépression, maladie, agression, traumatisme, name it. Mais la vie pourrait toujours être plus cruelle. C’est peut-être dans cet espace, entre le pire scénario et la réalité, qu’on peut trouver l’espoir de rebondir.

Ça ne veut pas dire qu’il faut minimiser sa souffrance ou celle des autres. T’as la gastro? T’es chanceux, t’aurais pu avoir la bactérie mangeuse de chair…

L’idée, explique Mme Sandberg, c’est d’élargir le point de vue, de ramener le projecteur sur ce qu’on a plutôt que sur ce qu’on a perdu.

La douleur ne s’évapore pas pour autant. Elle devient juste un peu plus supportable.

Chronique

Le piège des rénos

CHRONIQUE / Dans ma ruelle, le printemps ne ramène pas le chant des oiseaux, mais le grincement des bancs le scie chez mes voisins.

Remarquez, je ne peux pas leur en vouloir. J’ai moi-même copieusement contribué à la pollution sonore printanière en choisissant d’acheter une horreur entre quatre murs il y a quelques années — et de la rénover. 

Aujourd’hui, devant les photos «avant/après» de mon logis, je souris parce que le plus gros du boulot est derrière moi. Mais quand je repense à tout le fric et le temps que j’ai englouti là-dedans, je réalise à quel point j’ai été, hum... naïf? 

Je sais que je ne suis pas le seul. J’ai entendu des tas d’histoires de gens qui ont brûlé plusieurs mois — voire des années — de leur vie dans les rénos ou se sont endettés jusqu’au cou pour vivre dans une maison de magazine. 

Un ami entrepreneur a mis une croix sur les contrats de rénovation parce qu’il en avait ras-le-bol de décortiquer les factures avec des clients qui sous-estimaient le coût de leurs coquetteries. 

Mais pourquoi sommes-nous aussi pourris pour planifier nos rénovations? Pour la même raison que nos prédictions sont erronées dans plusieurs autres sphères de nos vies : un trop-plein d’optimisme. 

En psychologie, cette habitude de l’esprit s’appelle le «biais d’optimisme» et consiste à surestimer la probabilité d’un événement positif dans un avenir proche et à sous-estimer le négatif. 

Peut-être que vous êtes entourés de chialeux et que vous avez l’impression inverse? Or, même ceux-là ont tendance à voir le verre d’eau à moitié plein lorsqu’ils doivent prédire leur avenir (mais pas nécessairement celui des autres ou de leur société). 

Tali Sharot en sait quelque chose. La neuroscientifique a consacré un livre entier à ce sujet, The Optimism Bias: a Tour of the Irrationnaly Positive Brain.

Dans ce livre, la professeure à la University College de Londres nous apprend que l’évolution humaine a enraciné l’optimisme dans notre cerveau parce qu’il avait une fonction adaptative. L’optimisme nous empêche de voir un monde aux possibilités limitées. Il réduit ainsi le stress et l’anxiété, améliorant notre santé physique et mentale et gonflant notre motivation. 

«Pour progresser, on a besoin d’être capable d’imaginer des réalités alternatives — pas juste des vieilles réalités, mais des meilleures, et on a besoin de croire qu’elles sont possibles», écrit Sharot. 

Au passage, le biais d’optimisme a toutefois kidnappé une partie de notre raison, nous faisant miroiter un futur brillant sans qu’on ait les preuves pour soutenir ce don-quichottisme.

Des études montrent par exemple que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps (souvent par plus de 20 ans) que l’âge où ils meurent pour vrai, sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer. 

Je vous l’accorde : c’est le paragraphe le plus déprimant jamais écrit dans cette chronique. Difficile, toutefois, de ne pas s’y reconnaître, à moins d’être un disciple d’Arthur Schopenauer, ce philosophe allemand, champion du pessimisme, qui a un jour écrit : «La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». 

Mais le biais d’optimisme n’explique pas seulement les erreurs de prédiction existentielles. ll explique aussi les moyens et petits plans foireux. Comme les rénos. 

Pourquoi sous-estimons-nous si souvent le temps et le coût d’un projet? 

Parce qu’on a une connaissance très partielle des étapes nécessaires et qu'on les simplifie à outrance : ben voyons, me semble que c’est pas si long que ça poser un comptoir de cuisine! 

Résultat, on pense que le menuisier a écouté les oiseaux chanter (je vous l’ai dit, oubliez ça), alors qu’il a a passé la journée à mesurer, scier, boulonner, calfeutrer, etc. — et a à peine eu le temps de mastiquer son sandwich.

Les clients voient donc la facture et sautent au plafond. Surtout si l’entrepreneur lui-même — qui n’est pas imperméable non plus au biais d’optimisme — a sous-estimé le temps pour des tâches qu’il avait pourtant déjà effectuées dans le passé. (Je suis sûr que ça vous arrive aussi au bureau...)

C’est le piège de la rénovation dans lequel nous sommes nombreux à tomber. La meilleure façon de l’éviter est étonnamment simple. On demande à plusieurs personnes qui sont passés par là le coût et la durée d'un projet, et on se base là-dessus, en gardant un bon coussin pour les imprévus.

Combien ça t’a coûté, ta nouvelle porte-patio? 5000 $! 

Va peut-être falloir attendre le printemps prochain, finalement...