Dans son atelier de forgeron, Dominic April n'évacue pas sa souffrance en mots, mais en action.

Une thérapie de fer

CHRONIQUE / Dans son atelier de forgeron, entouré de ses marteaux, de son enclume et de ses roses d’acier, le «vieux corbeau» est à l’abri des horreurs de la guerre.

En ce mardi après-midi de fine pluie, le militaire retraité à la barbe broussailleuse soude une nouvelle branche à un arbre de fer torsadé. Il s’appelle Dominic April, il a 53 ans et souffre le trouble de stress post-traumatique (TSPT ou PTSD, en anglais).
À côté de lui, son apprenti, Michael Bernier, 31 ans, vient de chauffer une tige d’acier à 1000 °C qu’il a ensuite épointée à coups de marteau pendant qu’elle avait encore la couleur de la lave. Le militaire baraqué, qui ne gaspille pas ses mots, endure lui aussi les symptômes du TSPT.
L’arbre de fer symbolise leur union contre l’adversité. «C’est une création de deux gars qui ont eu des moments difficiles dans la vie et qui s’attaquent ensemble à un projet», dit l’aîné du duo.
Dominic s’est surnommé le «vieux corbeau» parce que cet oiseau, selon certaines mythologies, aurait un pouvoir de renaissance. Pour lui, en tout cas, la ferronnerie artistique a été une renaissance.
Dans le bureau de psy, «c’est une place où j’évacue en mots», dit-il. Mais dans son atelier de forgeron, il a fait une autre partie du travail. «Ici, j’évacue en action».
Dominic en a beaucoup à évacuer. Militaire durant 27 ans, l’ancien adjudant au Royal 22e Régiment de Valcartier est sorti de l’armée en 2015, l’âme molestée. Deux ans auparavant, il avait reçu son diagnostic de TPST.
La liste de ses missions se lit comme un long voyage en territoire hostile : Bosnie (1993, 1995, 2001); Haïti (1997); Timor-Oriental (1999-2000); Afghanistan (2004). Dominic n’aime pas replonger dans ses souvenirs, encore douloureux. Mais il dit ceci : «j’ai vu des atrocités».

Michaël Bernier apprend à forger dans l'Atelier du Vieux-Corbeau.

La Bosnie, en particulier, le hante. Ses traumatismes lui ont laissé des séquelles psychologiques : hypervigilance, anxiété sociale, dépression, alcoolisme, idées noires.
À bout de force au début des années 2010, Dominic s’est tourné vers l’Unité interarmées de soutien du personnel (UISP), créée pour soutenir les soldats blessés et leur donner du travail temporaire.
Il a essayé l’inspection en bâtiment naval, puis la construction. Il adorait le travail manuel, mais pas les chantiers. «Je suis arrivé là, j’avais dans la cinquantaine, j’étais un apprenti, je me faisais crier après par des jeunes de vingt quelque».
Un de ses amis, Stéphane Giroux, fabriquait des couteaux en découpant des pièces dans l’acier trempé et il songeait à s’offrir un atelier de forgeron. Dominic était attiré par ce métier qui remonte à la nuit des temps, par la possibilité de le pratiquer en solo et de se libérer de ses jeunes autocrates.
Alors, il a appelé Stéphane Chénard, un artisan en ferronnerie de Saint-Raymond. Sensible à son histoire, Chénard lui a proposé de travailler avec lui. «Il m’a dit : je ne peux pas te payer, mais je peux t’enseigner. Tu viendras à ton rythme», raconte Dominic.
Le maître lui a appris les rudiments de la ferronnerie. Et, à l’été 2016, Dominic a fabriqué sa première pièce, qu’il a présentée fièrement à «Forger pour la cause», un événement caritatif dans Portneuf.
Entre-temps, Dominic a obtenu une place en psychiatrie à l’ancien hôpital des anciens combattants de Sainte-Anne-de-Bellevue. Là-bas, sa médication a été réajustée et il a appris à s’exposer progressivement au monde pour vaincre sa phobie sociale. Il a aussi repensé longuement au bien-être qu’il ressentait en courbant le fer.

Michaël Bernier épointe une tige de métal qui vient d'être chauffée.

En rentrant à la maison, il a lancé son propre atelier, qu’il a appelé l’«Atelier du Vieux Corbeau». Dans cet atelier, érigé juste à côté de chez lui, dans le bois, à Saint-Raymond, Dominic a fabriqué une pléthore de pièces, mu par un élan de sublimation et le nu metal de Slipknot. Croix, ouvre-bouteilles, pendentifs, fleur de lys, crémaillère, chandeliers moyenâgeux : Dominic a vu jusqu’où il pouvait forger.
De toutes ses pièces, les roses en acier ont été les plus populaires. Un de ses amis militaires, en mission en Irak, lui a même demandé d’en envoyer un bouquet à sa blonde pour la Saint-Valentin. Dominic a aussi offert des roses à sa fille de 13 ans pour la fin des classes. Elle les garde précieusement dans sa chambre.
Au fil des heures passées dans son atelier, Dominic a fait taire les sombres pronostics souvent associés au trouble de stress post-traumatique. «Je ne laisse pas le PTSD prendre le dessus. Au contraire, je forge beaucoup, je travaille beaucoup pour être bien».  

L’arbre de fer crée par Michael Bernier et Dominic April symbolise leur union contre l’adversité.

Maintenant, le vieux corbeau veut redonner au suivant. Il a présenté un programme bénévole de «forge-thérapie» à l’Unité inter­armées de soutien du personnel pour accompagner un militaire en transition dans l’apprentissage de la ferronnerie artistique.
Michaël Bernier est arrivé en février, au creux de l’hiver. L’ingénieur de combat au 5e Régiment du génie de combat, à Valcartier, avait laissé une partie de lui-même dans une mission en Afghanistan, en 2009. Son travail, aussi périlleux que stressant, consistait à trouver les armes des talibans et à les détruire.
«On est tellement sur l’adrénaline longtemps là-bas que ça reste présent même quand t’es revenu, dit Michaël. T’es plus nerveux même quand t’es à la maison. Tu deviens hypervigilant. Tu surprotèges un peu ta famille. Le côté mental est un peu mélangé».
Chez lui, Michaël vérifiait si les portes étaient barrées trois fois avant de se coucher; il était sur ses gardes même au restaurant; il avait des flash-back de l’Afghanistan en plein milieu de la journée; il faisait de l’insomnie à répétition. Il a reçu un diagnostic de TSPT l’an dernier.
Michaël vient à l’atelier du Vieux-Corbeau deux ou trois jours par semaine et laisse aller sa créativité sur l’enclume. Il apprécie la compagnie de Dominic, qui sait par où il est passé.
Façonner le fer est pour lui un moyen de faire le vide. «Ça me permet d’oublier tous les problèmes autour, la médication, les rendez-vous. Quand je suis ici, je forge.»