Y’a qu’à tendre l’oreille, surtout en été dans le Vieux-Québec, pour entendre les différentes langues parlées par les milliers de touristes venus en visite.

Une deuxième âme

CHRONIQUE / Plus l’été approche, plus le Vieux-Québec appartient aux touristes. Tant qu’à y être, on pourrait mettre le quartier au complet sur Airbnb? OK, on vous le laisse jusqu’à la fin août. On le reprend à la rentrée.

Quoiqu’à bien y penser, les touristes me manqueraient un peu. J’aime plus ou moins les voir, mais j’adore les entendre.

Rue Saint-Jean, à la boulangerie chez Paillard, plus la file est longue, mieux c’est. Je ferme les yeux et j’écoute. Chinois. Espagnol. Allemand. Anglais. Russe. Arabe. Un régal auditif, je vous dis.

Polyglotte de justesse, je comprends seulement le français et l’anglais, mais j’aime le son des autres langues sur mon tympan; c’est comme des saveurs sur mes papilles.

Tout ça pour dire que j’ai eu le goût d’une autre petite virée chez Paillard, vendredi, en visionnant un fascinant plaidoyer pour la diversité linguistique.

C’est une présentation Ted Talk donnée par une chercheuse en psychologie cognitive biélorusse qui s’appelle Lera Boroditsky.

Mme Boroditsky nous dit que les langues ne sont pas que de simples relais de la pensée interchangeables. Elles façonnent aussi la manière dont on pense.

«Parler une autre langue est posséder une deuxième âme», disait Charlemagne.

Eh bien, la science dit que c’est vrai.

Avec son équipe, Boroditsky a elle-même mené plusieurs études qui montrent que l’architecture d’une langue influence le comportement de ceux qui la parlent.

Elle a notamment travaillé avec une communauté autochtone en Australie. Les Kuuk Thaayorre, c’est leur nom, n’utilisent pas les mots «gauche» et «droite», mais seulement les points cardinaux : nord, sud, est et ouest.

Par exemple, vous «diriez quelque chose comme : “Oh, il y a une fourmi sur votre jambe sud-ouest.” Ou, “déplacez un peu votre tasse vers le nord-nord-est”», illustre Boroditsky.

En fait, les Kuuk Thaayorre se saluent en se demandant dans quelle direction ils vont : «Nord-est. Toi?»
— Sud-Ouest. Sinon, quoi de neuf?

Imaginez à quel point leur langue vous bâtit un sens de l’orientation si chaque fois que vous croisez une connaissance vous êtes obligés de vous situer dans l’espace. Google map peut aller se rhabiller.

Faites vous-mêmes le test maintenant, suggère Boroditsky. Ou que vous soyez, fermez les yeux, puis essayez de pointer le nord-ouest. Pas sûr, hein?

Il y a aussi une myriade de différences dans la manière dont les langues décrivent leur environnement. Vous n’ignorez sans doute pas que les Inuits ont une dizaine de mots pour la glace et une dizaine pour la neige. Mais saviez-vous que les Russes, qui disposent de plusieurs mots pour nommer les bleus clairs et sombres, distinguent mieux les nuances de bleu?

Encore plus fascinant, les Pirahãs, un peuple qui vit en Amazonie, n’ont pas de mots pour les chiffres, seulement des expressions vagues de quantité comme «peu» ou «beaucoup». Paraît-il qu’ils ne sont pas doués pour les inventaires, mais ne s’en font pas avec les prix.

«Les esprits humains ont inventé non pas un univers cognitif, mais 7000 — il y a 7000 langues parlées dans le monde», dit Boroditsky.

«Ce qui est tragique, c’est que nous perdons beaucoup de cette diversité linguistique tout le temps, poursuit-elle. Nous perdons environ une langue par semaine et selon certaines estimations, la moitié des langues du monde disparaîtra au cours des cent prochaines années».

Quand une langue se perd, ce ne sont pas juste ses mots qui périssent avec elle, mais sa manière de concevoir le monde.

Je ne sais pas jusqu’où va notre pouvoir de protéger la diversité linguistique. Ce qui est sûr, c’est qu’au Québec on peut commencer par mieux parler et écrire notre propre langue. Et si possible, en apprendre une autre.

Avec mon sens de l’orientation pourri, je devrais aller faire un tour chez les Kuuk Thaayorre en Australie.
— Où t’as mis ton dictionnaire?
— Nord-est, nord-est.